Jean-Luc Mélenchon et le « parti médiatique » : critique des médias ou démagogie anti-journalistes ?

On savait que Jean-Luc Mélenchon n’était pas avare de critiques envers « les » médias et « les » journalistes. Mais dans une note de blog datée du 26 février1, le député de la FI a franchi un nouveau cap, s’attirant les foudres des principaux syndicats de journalistes.

Est-il interdit de critiquer les médias ? Évidemment, non ! La critique des médias est même un indispensable exercice démocratique, tant l’information peut être malmenée, instrumentalisée, sacrifiée car soumise à des impératifs de rentabilité, et tant certains éditorialistes et pseudo-experts se servent de leur exposition médiatique pour administrer quotidiennement des leçons de morale et de maintien et pour servir, à tous les repas, l’indigeste soupe néolibérale. La récente offensive médiatique contre les cheminotEs en témoigne. 

Jean-Luc Mélenchon et la FI ont-ils été les cibles de la doxa néolibérale qui domine dans les grands médias, ainsi que d'éditorialistes peu scrupuleux, spécialistes en mauvaise foi, raccourcis et amalgames ? Oui ! Il suffit de se souvenir de la campagne présidentielle de 2017 pour s'en convaincre, durant laquelle le candidat de La France insoumise, a fortiori lorsque les sondages indiquaient une progression des intentions de vote en sa faveur, a subi moult attaques de la part de nombre des gardiens autoproclamés de l'ordre médiatique2.

« Parti médiatique » ?

Mais de là à verser dans la dénonciation systématique d’un prétendu « parti médiatique », comme le fait désormais Jean-Luc Mélenchon, il y a un fossé. Ce n’est certes pas la première fois qu’il emploie cette expression, mais elle semble désormais faire figure de formule magique, utilisée 6 fois dans la note de blog du 26 février, reprise depuis par divers représentantEs de la FI (Charlotte Girard, Adrien Quatennens, Alexis Corbière, etc.), diffusée par nombre de militantEs du mouvement sur les réseaux sociaux… Et si l'on prend au mot Jean-Luc Mélenchon, ce « parti » est même devenu son adversaire numéro 1, sinon son seul adversaire : « Beaucoup d’amis n’ont pas encore compris que nous n’avons pas d’autre adversaire concret que le "parti médiatique". Lui seul mène bataille sur le terrain, en inoculant chaque jour la drogue dans les cerveaux. »3 Le tout sans que jamais ne soient définis précisément les contours du prétendu « parti »...  

Car il ne suffit pas de se référer à Gramsci, Bourdieu et Chomsky, comme l’a fait par exemple Thomas Guénolé, politologue « coresponsable de l’école de la FI »4, pour donner un contenu à la formule « parti médiatique ». Dans une démocratie parlementaire, le terme « parti », et Jean-Luc Mélenchon est bien placé pour le savoir, a en effet un sens : une structure reposant sur la libre adhésion individuelle, dotée d'une direction, d'un programme, etc. Le député de la FI pense-t-il qu'il existe une telle structure dans le champ médiatique en France ? Nous n'osons le croire. Mais force est de constater qu'en l’absence de toute définition, c'est la confusion, sinon le confusionnisme, qui est de mise, et que l'expression « parti médiatique », sans plus de précisions, ressemble avant tout à un moyen de se poser en victime d’un « parti » officieux mais tout-puissant, et de tenter de capter la légitime défiance qui s’exprime, à une large échelle, à l’égard des médias dominants. 

« De mots intolérables et dangereux »

D'autant plus que dans sa note de blog, Jean-Luc Mélenchon a recours à un certain nombre de formules outrancières qui, lorsque l'on connaît son amour du verbe, ne peuvent être considérées comme des maladresses : « la presse est la première ennemie de la liberté d’expression », « la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine », « le pouvoir médiatique est d’essence complotiste », etc. Des formules qui ont déclenché la colère des syndicats de journalistes, lesquels ont publié des communiqués dénonçant les propos de l'ex-candidat à la présidentielle. Pour le SNJ-CGT5, « les mots employés par Jean-Luc Mélenchon vont au-delà de la critique nécessaire [et] sont intolérables et dangereux ». Du côté du SNJ6, on explique que « si la critique de la presse est légitime, la haine des médias dans leur globalité est forcément injuste, malsaine et dangereuse pour la démocratie »

Nous ne sommes pas de ceux qui hurlent avec les loups, et refusons de mêler notre voix à celles de cette clique qui découvre soudain, face aux propos de Jean-Luc Mélenchon, sa passion pour la défense de la liberté de la presse et des conditions d'exercice du métier de journaliste, alors qu'elle se tait face aux pratiques des oligarques Niel et Bolloré, face au déficit de pluralisme dans les médias dominants ou face aux politiques de destruction du service public d'information. Mais nous partageons, en revanche, le point de vue des syndicats de journalistes lorsqu'ils expliquent, à l'instar du SNJ-CGT, que « pour tous les confrères qui, dans les rédactions, essaient de faire correctement leur travail, malgré des conditions difficiles et des pressions inadmissibles », les prises de position du député de la FI sont « une gifle dramatique ». 

Ainsi, et ce même s’il se défend de loger touTEs les journalistes à la même enseigne, Jean-Luc Mélenchon n’hésite pas à qualifier la cellule investigation de Radio France, qui a eu l’audace de publier une enquête sur ses comptes de campagne, « [d’]équipe de bras cassés » et de « sorte de CIA médiatique », embarquée dans « un pur coup monté » suite à « une commande de la hiérarchie ». Lorsque l’on sait que cette même cellule investigation a contribué à révéler « l’affaire » des attachés parlementaires du Modem – provoquant une crise gouvernementale et la démission de François Bayrou – on se demande auprès de quelle « hiérarchie » elle peut bien prendre ses « commandes »… Est-il si difficile de penser que ces journalistes ont tout simplement essayé de faire leur travail – informer – et qu'ils n'ont pas eu besoin pour cela que la direction occulte du « parti médiatique » leur donne des ordres ? 

Misère du « populisme de gauche »

Ces prises de position caricaturales de Jean-Luc Mélenchon sont finalement l’expression d’une démagogie anti-journalistes qui a moins à voir avec une critique radicale, de gauche, des médias, qu’avec une rhétorique anti-élites faisant écho à celle pratiquée depuis bien longtemps à l’autre bout du champ politique. Et que l'on ne nous reproche pas d'opérer ce rapprochement ! C'est Jean-Luc Mélenchon lui-même qui l'opère de facto lorsqu'il prend, toujours dans la même note de blog, la défense de Laurent Wauquiez dans l'affaire des « déclarations volées » du leader des Républicains : « Wauquiez s’est pris une lourde attaque globale du parti médiatique. "L’affaire" est ridicule : trois phrases volées dans une conférence. Mais "l’affaire" a tenu cinq jours de médias. Sans aucun contenu, l’opération est destinée à empêcher la droite de se regrouper autour de son parti traditionnel au moment où l’opération "Macron chef de toutes les droites" a du plomb dans l’aile du fait des sondages. » Et lorsque, quelques jours plus tard7, Jean-Luc Mélenchon additionne ses résultats électoraux à ceux des Républicains et du Front national en déclarant que « quand trois responsables politiques qui représentent au moins les 3/5e de la population disent qu’il y a un problème avec les médias, il faut peut-être se poser des questions », on s'interroge sur le sens d'une telle addition, on se demande quelles « questions » la gauche pourrait poser au côté de Marine le Pen et Laurent Wauquiez, et on mesure l’ampleur des dégâts.  

Car tout ceci n’est pas un accident. Le « populisme de gauche » dont Jean-Luc Mélenchon se revendique repose en effet avant tout sur une division discursive entre un « nous » et un « eux », outil de construction symbolique d’un « peuple » opposé à « l’oligarchie ». Défendant les propos de Jean-Luc Mélenchon contre le « parti médiatique », Alexis Corbière déclarait ainsi le 12 mars sur le très droitier site Atlantico8« Notre force, c’est le peuple, et nous le prenons à témoin pour qu’il constate avec nous toutes ces attaques injustes et intolérables que nous subissons ». Un positionnement « populiste » dans lequel la posture, en négatif, d’opposition à un « eux » mal défini et changeant, semble désormais l’emporter sur tout le reste, y compris les contenus programmatiques, quitte à reléguer au second plan des clivages politiques essentiels, quitte à accepter d’étranges compagnonnages et quitte à se mettre à dos des syndicats de salariéEs.

Julien Salingue 

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