« Gérer une municipalité est de plus en plus difficile »

Entretien. Comme le signe du souffle toujours vivace de la résistance cathare balayant ces hautes terres du Lauragais, pour reprendre l’image de l’un d’entre eux, cinq maires du canton de Piège, dans l’Aude, ont d’ores et déjà promis d’accorder leur parrainage à Philippe Poutou. Deux d’entre eux, Floréal Soler, retraité de la fonction publique, maire de Pécharic-et-le-Py, et Denis Juin, agriculteur céréalier, maire de Fanjeaux, ont bien voulu se prêter au jeu des questions réponses. Merci à eux.

Accorder son parrainage à Philippe Poutou n’est pas chose évidente : nous représentons un courant minoritaire, les pressions ne manquent pas... Pouvez-vous nous dire les raisons pour lesquelles vous avez décidé de le lui accorder ?

D. J. : Je pense qu’il est utile de recevoir des idées autres que celles données par les grands partis politiques et si mon parrainage peut permettre à un petit parti d’être présent à l’élection présidentielle, tant mieux pour la pluralité.

F. S. : Accorder son parrainage à Philippe, c’est plus simple quand tu es maire d’une micro-commune bien gérée que d’une collectivité locale importante qui, plombée par des emprunts, parfois toxiques, reste à la merci des financeurs et autres fournisseurs de subventions. Et puis c’est la Piège ici. Le village est peuplé d’Audois, d’Ariégeois, d’Espagnols, d’Allemands, d’Anglais, d’Australiens, d’Autrichiens, d’Écossais et même de Toulousains ! Donc quand on se réunit, on se fait un poutou ! [un « bisou » dans le parler méridional. NDLR]. Enfin, je m’appelle Floréal Soler, je suis fils de réfugié espagnol et mon père a milité à la CNT, à la FAI et au Poum. Moi, j’ai eu 18 ans en 1968 et j’ai manifesté avec Geismar, Sauvageot et Cohn-Bendit, alors personne ne m’a jamais reproché de soutenir Arlette, Olivier et maintenant Philippe.

Comment se traduit pour la population l’abandon par l’État des collectivités locales ?

D. J. : Gérer une municipalité est de plus en plus difficile. Le désengagement de l’État, moins de dotations, moins de services mis à disposition des communes, tels que l’urbanisme, et la volonté de ne pas augmenter les impôts locaux, tout en maintenant un niveau élevé d’investissement, la marge de manœuvre est très étroite.

F. S. : Les grandes gueules people du cirque médiatico-politique me gonflent car je ne trouve pas dans leurs discours les moyens de rassurer S. qui n’a même pas les minima sociaux et dont le mari est atteint d’Alzheimer, R. qui vient de se casser un poignet et qui m’engueule tous les jours parce que son téléphone fixe est défectueux et que nous sommes toujours en zone blanche pour le portable, F. qui attend une décision des prud’hommes de Carcassonne depuis plus de trois ans, C., B., L., D. qui se plaignent de la faiblesse du haut débit pour Internet, etc. Le maire de proximité que j’essaye d’être a plus de risques de partager les difficultés de ses concitoyens que des chances de leur piquer leur foie gras : CMU, minima sociaux, transports gratuits, problèmes de téléphone, de voirie, etc.

Denis Juin, vous êtes agriculteur céréalier. Quelles réponses apporter à la « crise agricole » ?

D. J. : Concernant l’agriculture, c’est le grand écart. Des exploitations énormes qui multiplient leurs centaines d’hectares par les primes PAC, perçoivent ainsi plusieurs centaines de milliers d’euros. De plus, cela ne fait qu’augmenter le prix de la terre et les installations de jeunes agriculteurs deviennent de ce fait impossibles. À côté de cela, de petites exploitations familiales ne dégagent pas de revenu leur permettant de vivre dignement. Il suffirait simplement de ne plus primer les hectares au-delà de 100. Ainsi, les aides seraient orientées vers les exploitations plus respectueuses de l’environnement, priorisant la qualité à la quantité. Une redistribution des aides permettrait également l’installation de jeunes sur de petites structures. Cela redynamiserait aussi tout le secteur rural. 

Que diriez-vous à un maire d’une petite commune comme la vôtre pour l’encourager à donner son parrainage à Philippe ?

D. J. : Philippe Poutou n’est pas un professionnel de la politique, c’est une voix différente, intéressante pour notre démocratie.

Un dernier mot ?

F. S. : Oui, encore une chose. Depuis que je suis maire (c’est mon deuxième mandat), je n’ai jamais trouvé de bulletin Front national dans mes urnes électorales. J’en remercie mes concitoyens.

Propos recueillis par Pierre Granet

 

 

Défendre les travailleurs de la campagne

Accaparé par ses éreintantes journées de travail, Jean-Claude Maurette, éleveur laitier, maire de Villautou, déjà parrain de Philippe Poutou en 2012, n’a pas eu le temps de répondre à nos questions, mais nous a narré sa galère quand nous l’avons de nouveau sollicité pour parrainer Philippe.

Levé à 5 heures pour la traite du matin, couché à point d’heure après celle du soir de 18 heures, il travaille plus de 70 heures par semaine... 0 euro de salaire ! À 0,26 euros le litre de lait, sa ferme de quarante vaches laitières est déficitaire, le compte d’exploitation est négatif après qu’il a remboursé les prêts des banquiers. Pour s’en sortir, il faudrait que le prix au litre soit de 0,34 euros. En vain, il a tenté de renégocier sa dette à sa banque, aux taux prohibitifs de 8-10 %, à laquelle il réclame un taux maximal indexé sur l’inflation (1-2 %). Il est bien sûr d’accord avec notre programme pour une socialisation des banques en une seule banque publique au service des producteurs.

Jean-Claude Maurette a pensé tout arrêter. Ce qui le tient encore debout, c’est l’avenir de son fils, diplômé d’un BTS agriculture. Ils envisagent une reconversion en bio et réfléchissent à une commercialisation de leur lait en circuit court, directement du producteur au consommateur. Si la région Occitanie leur garantit l’aide du fonds européen sur cinq ans pour une telle reconversion (300 euros annuels à l’hectare de céréales, et 180 euros pour les autres productions), ils se méfient de l’agro­business monopoliste qui guette les terres des paysans en faillite.

Jean-Claude Maurette nous a parlé d’un accord UE-État-régions avec la Chine pour qu’elle acquière des exploitations agricoles, entre autres des fermes laitières, dont la production partirait directement en Chine pour la transformation en produits laitiers… Il pronostique une disette à court terme si une telle opération se réalisait, et en appelle à la solidarité des citadins avec les paysans, dont les intérêts sont communs.

Nous l’avons assuré que notre candidat défendra pendant la campagne électorale de la présidentielle la dignité des travailleurs de la campagne, pour l’annulation de leurs dettes aux banques, pour un salaire paysan équivalent au minimum au SMIC revendiqué de 2 000 euros net/mois, pour des semaines de travail de 35 heures en contrepartie d’un quantum d’une production paysanne répondant aux besoins sociaux de la population, débarrassée de la mainmise des multinationales de la distribution et de l’agrobusiness qui font, en France, contre les petits paysans, ce qu’ils ont fait pendant des décennies dans les pays du tiers-monde…

P. G.

 

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