« Fake news » : bientôt un ministère de la Vérité ?

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Le 3 janvier, lors de ses vœux à la presse, Emmanuel Macron annonçait son intention de légiférer contre les « fake news ». Quelques jours plus tard, une étude de l’Ifop consacrée au « complotisme », était largement relayée dans les médias et utilisée comme un argument à l’appui des propositions de Macron : contre la crédulité, il serait urgent de légiférer. Vraiment ? 

« Nous allons faire évoluer notre dispositif juridique pour protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles » : c’est ainsi qu’Emmanuel Macron a présenté son projet de législation anti-« fake news ». Et de s’en prendre à « cette propagande articulée avec des milliers de comptes sur les réseaux sociaux » pour annoncer : « En cas de propagation d’une fausse nouvelle, il sera possible de saisir le juge à travers une nouvelle action en référé permettant le cas échéant de supprimer le contenu mis en cause, de déréférencer le site, de fermer le compte utilisateur concerné, voire de bloquer l’accès au site internet »

Vous avez dit « fake news » ? 

On relèvera tout d’abord l’aspect cocasse de la croisade de Macron, dont l’entourage ne manque pas de spécialistes en « fake news ». Florilège : « Nous avons voulu protéger les plus modestes, protéger les plus fragiles [en favorisant] le pouvoir d’achat. » (Bruno Le Maire, à propos du budget 2018) ; « On a mis un barème qui correspond à la moyenne de ce qui se fait aujourd’hui aux prud’hommes. » (Muriel Pénicaud, à propos du plafonnement des indemnités prud’homales) ; « La baisse moyenne des loyers sera supérieure à la baisse des APL, donc les gens ne devraient pas le sentir à la fin du mois. » (Aurore Bergé, porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée) ; etc. 

Plus grave encore, si l’on peut certes comprendre que Macron, lui-même visé par des « fake news » durant la campagne présidentielle, soit remonté contre ceux qui ont propagé de fausses informations à son sujet, on a toutes les raisons de s’inquiéter d’une proposition qui consiste, ni plus ni moins, à attribuer aux institutions judiciaires la possibilité de statuer sur ce qui est « vrai » et ce qui est « faux » en matière d'information. Car on voit immédiatement comment un tel dispositif pourrait facilement dériver, a fortiori à l’heure du renforcement généralisé de l’autoritarisme : Macron prévoit-il de mettre en place un ministère de la Vérité, comme dans le 1984 de George Orwell ? 

« Faire oublier la fake news des puissants »

Contrairement à ce que prétend Macron, les « fake news » ne sont pas un phénomène nouveau, ne sont pas l’apanage des réseaux sociaux, et ne sont pas seulement imputables à des comptes anonymes. Avec la stigmatisation d’un certain type de « fake news », c’est en réalité à un découpage symbolique auquel on assiste : ainsi que l’a relevé Frédéric Lordon sur son blog du Diplo, « [en reproduisant] le système général des autorisations différentielles propre aux inégalités sociales, système par lequel le même acte est jugé différemment selon la position sociale des commettants, la dénonciation de la fake news des gueux a pour objet de faire oublier la fake news des puissants »

Le même mécanisme est à l’œuvre dans la dénonciation généralisée du « complotisme », qui a connu un nouveau temps fort avec la publication de la récente enquête de l’Ifop. Une enquête à la méthodologie contestable (et contestée), qui amalgame sans complexe doutes légitimes envers la parole institutionnelle et/ou médiatique et croyance en des théories farfelues, voire dangereuses, comme si l’on pouvait ranger toutes ces attitudes sous le label « complotisme ». Ou comment (tenter de) délégitimer toute critique, entre autres, de l’absence de pluralisme dans les médias, de l’opacité des liens entre multinationales et gouvernements ou encore des mensonges d’État, notamment en ce qui concerne la politique étrangère. 

Au pays des aveugles…

Il ne s’agit pas de nier l’existence des campagnes de diffamation via des « fake news », ni de la propension de certains individus et courants politiques, notamment à l’extrême droite, à proposer des visions complotistes de l’histoire. Mais la lutte contre ces phénomènes ne peut être confiée à des spécialistes des promesses non tenues, de la langue de bois et du mensonge, partisans d’un système économique fondé sur la concurrence et donc, nécessairement, sur le secret, qu’il soit diplomatique, bancaire, industriel ou commercial.

Tant que la quasi-totalité des médias d’information seront la propriété de grands groupes privés dont les propriétaires ne cachent pas leur proximité avec les pouvoirs publics (qui le leur rendent bien, notamment par leurs politiques fiscales et antisociales) et tant que les autorités continueront de légitimer, au nom de la « raison d’État » ou des « intérêts supérieurs de la nation », leurs propres mensonges, trahisons et dissimulations, la prétendue lutte contre les « fake news » et le « complotisme » sera vaine, et ressemblera avant tout à un combat contre l’information alternative, l’esprit critique et la contestation légitime de l’ordre établi.

Julien Salingue

 

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