De la violence, et de sa légitimité

Dans une formule demeurée célèbre, le sociologue allemand Max Weber expliquait, au début du 20e siècle, que l’État est une communauté qui « revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ». Au-delà des implications multiples – et discutables – de cette définition, force est de constater que l’actualité de ces dernières semaines entre, de manière spectaculaire, en résonance avec les propos de Weber. On n’avait en effet pas vu, depuis longtemps, autant de responsables politiques, d’éditorialistes et d’« intellectuels » invoquer la légitimité de la violence des forces dites « de l’ordre » et condamner – par principe – les violences commises par des personnes n’étant pas dûment mandatées par l’État pour les exécuter. Un monopole revendiqué au nom de « la lutte contre la loi du plus fort », de la nécessité de « maintenir l’ordre », voire de la défense du « vivre-ensemble ». Les récentes déclarations d’Édouard Philippe s’inscrivent dans cette dynamique, mais le ton martial et les annonces de renforcement des dispositifs liberticides dissimulent mal les inquiétudes du pouvoir. 

Depuis plusieurs semaines, c’est en effet la légitimité de la violence des forces de répression qui est remise en question, à une échelle qui dépasse de très loin les cercles des groupes mobilisés contre les violences policières. Des dizaines de milliers de personnes ont fait l’expérience de la brutalité des policiers et des gendarmes, tandis que des centaines de milliers d’autres, peut-être davantage, ont vu circuler des images de ces violences et de leurs conséquences, et mesuré leur caractère féroce et injustifiable. Dans le même temps, la popularité maintenue du mouvement des Gilets jaunes, malgré la mise en scène dramatique des violences commises lors des manifestations et les injonctions gouvernementales, témoigne elle aussi d’un changement notable d’atmosphère, sans même parler de l’élan de sympathie, au sein du mouvement des Gilets jaunes, autour du « Gilet jaune boxeur », dont la vidéo dans laquelle il affirme n’avoir fait que se défendre a été largement relayée et a fait des millions de vues sur internet. Ces phénomènes, s’ils ne traduisent pas un basculement global, sont l’une des expressions notables de l’érosion de la légitimité du gouvernement et des institutions de la 5e République. La fuite en avant autoritaire est un symptôme de la fébrilité qui règne aux sommets de l’État : il s’agit maintenant de les faire paniquer, en étendant les convergences, en construisant des journées de grève, et en multipliant les actions et manifestations, qu’elles soient ou non déclarées. 

Julien Salingue

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