Bilan contrasté du second tour des municipales 2020 pour l’extrême droite

Le bilan du second tour des élections municipales de 2020 est assez contrasté pour l’extrême droite française et son principal parti, le Rassemblement national (RN). Outre certaines victoires, il montre aussi les limites actuelles de son implantation militante sur le territoire et, dans de nombreux endroits, de son ancrage local.

Cette année, le RN avait présenté 262 listes aux municipales dans des villes de plus de 10.000 habitantEs, là où il y en avait 369 en mars 2014. Après avoir connu des difficultés tout au long de la mandature 2014 à 2020 (avec, au total, environ 40 % des conseillers FN/RN éluEs il y a six ans qui auront démissionné de leurs mandats), le parti semble avoir misé cette année sur davantage de « rentabilité », présentant des candidatEs surtout là où il avait un minimum de chances de gagner. 

D’un côté, le RN gagne quelques mairies en plus de celles qu’il avait déjà « conquises » en mars 2014 puis regagnées en 2020 (la plupart du temps dès le premier tour). Les principales prises sont la ville de Perpignan dans les Pyrénées-Orientales – qui, avec ses 120.000 habitantEs, constituera la municipalité RN la plus peuplée -, la commune de Moissac (12.500 habitantEs) dans le Tarn-et-Garonne et celle de Bruay-La-Buissière (22.000 habitantEs) dans le Pas-de-Calais. 

Perpignan ainsi que Moissac étaient jusqu’ici tenues par la droite, Bruay-La-Buissière par le PS. Le Rassemblement national n’aura pas réussi à prendre Marles-les-mines dans le Pas-de-Calais Calais (6.000 habitantEs) pour pouvoir se targuer d’avoir aussi pris une ville gouvernée jusqu’ici par le PCF ; malgré une fusion avec une liste « Divers droite » (qui « pesait » 14,4 % des voix exprimées contre 31,97 % pour la liste du RN) après le premier tour, il y échoue avec 45,12 % au second. Ceci dans le cadre d’une triangulaire dans la mesure où une ancienne adjointe PCF au maire avait voulu se maintenir au second tour (sa liste, qui comprenait aussi des « Gilets jaunes », passant cependant de 14,52 % des voix au premier tour à 7,5 %). Son adversaire issu du PS, Éric Édouard, a prétendu qu’elle aurait négocié avec la liste RN/Divers Droite, ce que prétend indirectement aussi le candidat Jérôme Leroy qui précise avoir échoué dans une telle recherche du « rassemblement le plus large possible ». Le candidat RN a annoncé le dépôt d’un recours contre les résultats.

Nouvelles villes à mairie RN

À Perpignan, la bourgeoisie de la ville aura largement basculé en faveur du FN, ce qui s’est manifesté notamment avec le soutien de plusieurs membres de liste menée par le candidat LREM, liste qui avait été retirée (tout comme la liste EE-LV/PS) pour faire barrage au RN… consigne qui n’était donc pas suivie par l’ensemble de ses membres. La première à effectuer le pas avant le second tour était Josiane Cabanas, suivie d’Alain Cavalière qui annonçait le 3 juin 2020 son soutien à la liste du candidat RN Louis Aliot. Puis, quelques jours plus tard, l’ex-candidate macroniste Christine Gonzalez, très implantée dans une association de commerçantEs locale, s’exprimait dans le même sens. C’est surtout le soutien d’Alain Cavalière, ancien numéro trois de la liste LREM mais surtout ancien président du Tribunal de commerce, qui pesait son poids énormément, en raison de sa proximité avec des représentanteEs de la bourgeoisie locale. 

Bien évidemment, là comme ailleurs, le RN pouvait aussi bénéficier d’un soutien d’une partie non négligeable des classes populaires se définissant plutôt comme « blanche » que comme « ouvrière ». Et, spécifiquement à Perpignan, le RN aura aussi joué les « minorités » les unes contre les autres, ici les habitant-e-s du vieux quartier gitan (Saint-Jacques) – auxquels le RN adressait des signes clairs d’« apaisement » – contre la communauté maghrébine. Toujours est-il que c’est à Saint-Jacques qu’aura apparu un graffiti anti-RN visible, dès l’élection de Louis Aliot…

À ces trois villes s’ajoutent des communes de taille réduite dans le Vaucluse où les listes gagnantes sont officiellement estampillées « sans étiquette » ou « Divers Droite », mais comportent bien une bonne dose RN : Mazan (6.000 habitantEs, avec 39,98 % pour la liste majoritaire), Bédarrides (5.000 habitantEs, 49,14 % pour la liste gagnante) ou encore Morières-lès-Avignon (8.000 habitantEs, 55,41 % des voix pour la liste majoritaire).

Quelques échecs

Dans d’autres cas, le RN a échoué à prendre des mairies qu’il convoitait. Ainsi à Frontignan (Hérault) avec 41,99 %, alors qu’une alliance avec des ancienNEs LR au nom de « toute la droite » lui semblait préparer le terrain. Le RN rate aussi ses cibles à Carpentras (Vaucluse), Vauvert (Gard) ou Menton (Alpes-Maritimes) où il avait escompté des chances de victoire. 

Pire pour lui, à Tarascon (Bouches-du-Rhône), où l’extrême droite était partie divisée, le candidat « officiel » du RN réalise un score de 12,57 %, et sa « dissidente » Valérie Laupies – quant à elle – obtient 39,31 % au second tour. La désunion aura fait la faiblesse.

Aussi l’extrême droite doit elle quitter certaines mairies qu’elle avait contrôlées antérieurement. Si la chose était attendue à Mantes-la-Ville dans les Yvelines que le FN avait prise en 2014 lors d’une improbable quadrangulaire et grâce aux divisions de la gauche (il y échoue au second tour de 2020 avec 44,15 % en « duel »), le retrait lui paraît plus douloureux ailleurs. À Marseille, l’actuel sénateur Stéphane Ravier avait pris la mairie du Septième secteur regroupant les 13e et 14e arrondissements, en mars 2014 ; il la perd en 2020 (avec 49,02 %), et sa liste finit en troisième position au niveau de la ville de Marseille (avec 20,3 %). Au Luc dans le Var, ville de 11.000 habitantEs également prise par le FN en mars 2014, le RN doit plier en 2020, avec 44,27 % des voix exprimées. Cependant, le futur maire Dominique Lain (un « Divers droite » allié au parti LR) avait soutenu une motion votée au conseil municipal contre l’implantation d’un « centre d’accueil d’orientation » de migrants, à l’hiver 2017/18. 

La Ligue du Sud, parti régional d’extrême droite, réussit à conserver la municipalité d’Orange (Jacques Bompard, ex-FN et ex-MPF, maire depuis juin 1995 sans interruption, a été réélu avec 56,34 %) mais perd celle de Bollène. À la mairie de cette dernière, Marie-Claude Bompard, résidait depuis 2008. Elle échoue avec 48,19 % au second tour.

Autre facette des résultats contrastés de l’extrême droite lors de ces municipales : si le RN a réalisé, au premier tour, de gros scores dans certaines des mairies qu’il contrôlait depuis 2014, avec jusqu’à 74,21 % à Hénin-Beaumont, il avait marqué des scores nettement plus modestes dans d’autres villes. Si 85,9 % des listes du FN présentes en 2014 (dans des communes de plus de 10.000 habitants) avaient réalisé des scores supérieurs à 10 %, ce n’est plus le cas que de 51,9 % d’entre elles, en 2020. 

Par ailleurs, fait relativement nouveau, les scores du (désormais) RN baissent souvent de manière substantielle entre le premier et le second tour, là où il n’avait aucune chance réaliste de l’emporter au deuxième. Ainsi, entre deux tours du scrutin, le score du RN passe de 16,40 % à 14,58 % à Douai (Nord) ; de 12,63 % à 7,26 % à Maubeuge ; de 17,80 % à 9,34 % à Noyon (Oise), un ancien fief important du parti d’extrême droite ; il passe de 14,39 % à 8,40 % à Abbeville (Somme), ou encore de 16,48 à 10,10 % à Brie-Comte-Robert (Seine-et-Marne), tout comme il sera passé de 10,39 % à 8,88 % à Narbonne (Aude) ou de 15,67 % à 9,80 % à Agde (Hérault).

En revanche, là où la liste du RN était arrivée en seconde position et paraissait « éligible », elle réussit parfois à monter entre les deux tours.

Ce bilan, nécessairement provisoire, des élections municipales marque les limites du maillage territorial actuel du RN. Selon des indications chiffrées de franceinfoTV du 02 juillet 2020, ce parti (encore nommé FN à l’époque) avait remporté 1.438 sièges dans les conseils municipaux de 463 communes, au scrutin municipal de mars 2014. Or, en 2020, au bout des deux tours, il n'en compte plus que 827 dans 271 villes. 

Cela ne signifie bien évidemment pas la levée de l’« alerte antifasciste ». Il y a un courant de fond favorable aux idées d’extrême droite existe, dans une partie de la société française. Actuellement, l’appareil militant n’est qu’en adéquation imparfaite avec ce terrain idéologique, et il comporte ses propres contradictions ; par exemple entre une ligne qui mise à fond sur la démagogie « sociale » afin de s’adresser à un électorat des classes populaires (c’est la ligne dominante du RN dans le Pas-de-Calais), et une autre qui cherche avant tout l’alliance avec la droite réactionnaire et la bourgeoisie locale (plus présente dans le Sud de la France notamment). La lutte contre le danger d’extrême droite continue nécessairement. Elle doit s’accompagner d’une bonne observation de l’ennemi, de ses forces et faiblesses.

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