Où en est le Venezuela ?

Le processus révolutionnaire en danger
Après quatorze années de gouvernement par Hugo Chávez, Nicolás Maduro lui a succédé à la tête du gouvernement vénézuélien, mais qu’en est-il du processus d’émancipation ?

Le processus vénézuélien ne date pas d’Hugo Chávez. C’est sur la base du Caracazo (voir ci-dessous) qu’Hugo Chávez, jeune lieutenant-colonel auteur d’un coup d’État avorté en 1992, a été élu au pouvoir en 1998, le premier du « virage à gauche » latino-américain. Le Venezuela a longtemps été un des épicentres de ce tournant sub-continental.
En mettant en échec un coup d’État militaire en avril 2002 et un lock-out entre décembre 2002 et février 2003, Hugo Chávez et les classes populaires vénézuéliennes ont montré qu’une autre politique que le néolibéralisme était possible en Amérique latine. Reste à construire une société nouvelle : depuis 2005, Hugo Chávez propose le développement d’un « socialisme du 21e siècle » émancipé de toutes les scories des caricatures du siècle précédent en terme de bureaucratisation notamment.

Chávez : des acquis, des limites...
Les indicateurs de pauvreté et d’extrême-pauvreté ont été divisés par deux durant la présidence de Chávez, notamment au moyen de missions améliorant le quotidien des Vénézuéliens les plus modestes en termes d’éducation, de santé, d’alimentation et de logement. Le chômage a également reculé considérablement. Ces années sont également celles d’une plus forte participation, inclusion et prise de conscience politique des classes populaires.
Toutefois, il est difficile de voir des changements structurels : la part de l’économie privée ne s’est pas réduite et une bourgeoisie bolivarienne dite « bolibourgeoisie » rassemblant des personnes s’étant enrichies sous Chávez émerge.
Décédé le 5 mars 2013 des suites d’un cancer, Hugo Chávez laisse le pays en proie à des problèmes économiques profonds et une popularité décroissante auprès des classes populaires. Son successeur, Nicolás Maduro, n’a emporté l’élection présidentielle d’avril 2013 que d’un point et demi devant Henrique Capriles, le candidat de l’opposition, toujours lié au patronat et à l’impérialisme.

Maduro et la conciliation
Une partie de cette opposition n’a pas abandonné la stratégie insurrectionnelle du début des années 2000. Entre février et mars 2014, quarante personnes ont été assassinées en marge de manifestations dont la revendication initiale était la « sortie » de Maduro avant le terme constitutionnel de son mandat mais qui étaient alimentées par des taux d’inflation (56 % durant l’année 2013) et de non-approvisionnement (28 % en janvier 2014 ; 26,2 % pour le seul secteur alimentaire) préoccupants. Contrairement aux événements de 2002-2003, ces initiatives n’étaient pas articulées à un plan concerté pour le renversement du pouvoir et ne bénéficiaient pas, par exemple, du soutien de Capriles.
Le gouvernement a voulu sortir de cette épreuve par la conciliation en réunissant une Conférence pour la paix. Celle-ci a été boycottée par l’opposition politique, mais pas par le patronat qui a saisi l’opportunité d’avancer ses contre-réformes à la société vénézuélienne. Le rôle du numéro 2 du régime vénézuélien et président de l’Assemblée nationale, Diosdado Cabello, est dans cette logique-là déterminant. Ce dernier, incarnant le secteur des militaires et de la bolibourgeoisie, s’est enrichi par le biais de CADIVI, l’organe chargé du contrôle des changes mis en place face au blocage de l’économie en 2003.

Tournant conservateur
Les réformes économiques à l’ordre du jour, l’augmentation du prix de l’essence ou la privatisation de Citgo, entreprise de distribution d’essence présente aux États-Unis, éclairent l’ampleur de ce tournant conservateur. Et pas seulement en terme économique, l’ancien responsable de la police métropolitaine de Caracas, Iván Simonovis, coupable pour son rôle durant le coup d’État d’avril 2002, a été libéré le 20 septembre dernier et simplement placé en résidence surveillée.
Le cas de SIDOR illustre ce rôle hostile du gouvernement. Il s’agit d’une entreprise sidérurgique du sud du pays nationalisée en 2008 par Chávez, action réalisée, cas unique dans le Venezuela contemporain, sous pression ouvrière. Depuis plusieurs mois, une lutte existe autour du renouvellement sans cesse reporté de la convention collective. À l’automne dernier, les ouvriers s’étaient déjà mis en grève trois semaines à ce sujet.
Fin juillet, Diosdado Cabello a organisé une conférence de presse en présence de nombreux dignitaires du chavisme pour dénoncer les revendications de « mafias syndicales », des militants pourtant tous issus du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), le parti rassemblant l’ensemble des soutiens de Chávez. Les travailleurs ont poursuivi leurs mobilisations. Une d’entre elles, le 11 août, s’est heurtée à la répression de la Guardia Nacional : onze travailleurs ont été arrêtés et deux grièvement blessés. Quelques jours plus tard, une nouvelle convention collective est signée dans le dos des travailleurs au mépris de leurs revendications et de celles de leurs dirigeants syndicaux. Jamais un gouvernement chaviste n’avait assumé aussi explicitement la confrontation avec une partie de sa propre base sociale.

Pratique autoritaire
Cette pratique du pouvoir se retrouve à tous les niveaux de la hiérarchie. Le ministre de l’Économie historique des années Chávez, Jorge Giordani, a été limogé en juin et a remis en cause la politique économique du gouvernement. Ces règles autoritaires ne sont évidemment pas populaires. 40 % des délégués du 3e congrès du PSUV qui s’est déroulé fin juillet n’ont pas été élus par les structures de base. La participation des militantEs a d’ailleurs été en-dessous des espérances.
La principale centrale syndicale, la Centrale bolivarienne socialiste des travailleurs de la ville, de la campagne et de la pêche (CBST-CCP), a connu également son congrès cet été. Cette structure a pris la place de l’UNT, jugée trop revendicative aux yeux du gouvernement. La CBST-CCP jouit elle d’une totale confiance du gouvernement. Son président a salué comme « excellente » la signature de la convention collective de SIDOR, obtenue dans les conditions précédemment décrites, sans dire un mot de la répression antérieure.

Processus politique confisqué
À l’instar des autres gouvernements de gauche latino-américains, le caractère progressiste et nationaliste-populaire du gouvernement bolivarien s’épuise peu à peu. La confiscation du processus politique par une petite frange bureaucratique ramène le « socialisme du 21e siècle » aux vieux démons du 20e. Ce n’est que par l’auto-organisation des travailleurs eux-mêmes qu’on parviendra à se prémunir contre ce type d’écueils.
Une véritable politique internationaliste serait également nécessaire, pas seulement l'agrégation de l’ensemble des gouvernements en marge de l’impérialisme étatsunien, plus ou moins progressistes, plus ou moins réactionnaires, mais la mobilisation des peuples, y compris ceux qui habitent dans les puissances dominantes, y compris ceux qui se révoltent contre de supposés alliés, comme en Iran, en Libye ou en Syrie.
Une réelle indépendance à l’égard des États-Unis serait nécessaire alors que ces derniers demeurent le premier client du pétrole vénézuélien et que, depuis mars 2006, des dizaines de contrats d’entreprises mixtes pour l’exploration et la production de pétrole sont signés au Venezuela avec les principales firmes multinationales.

Aux classes populaires de défendre ses intérêts
En construisant par en haut une politique dont certains aspects sont en divergence totale avec les intérêts des classes populaires, les différents gouvernements chavistes ont fini par s’éloigner de leur base sociale historique, les classes populaires.
Si les effets les plus dévastateurs du néo-libéralisme ont été partiellement amoindris, le défi de la construction d’une société émancipée de l’exploitation capitaliste et de l’extractivisme pétrolier reste entier. Le processus politique ouvert par la révolte du Caracazo en 1989 a montré que les classes populaires avaient une capacité de résistance imprévisible, capable de mettre en échec les coups d’État des élites et de l’impérialisme en 2002 et 2003.
Il leur reste aujourd’hui à dépasser une direction qui s’affirme de plus en plus comme un adversaire et qui laisse de moins en moins d’espace de participation à la base. Le socialisme ne sera pas construit par Nicolás Maduro, Diosdado Cabello et leurs acolytes, la tâche en incombe aux classes populaires vénézuéliennes.

Pedro Huarcaya

Le « Caracazo » : le jour où les pauvres sont descendus des « barrios » !
Le 27 février 1989, le doublement du prix de l’essence entre en vigueur dans tout le pays en conséquence d’un accord signé avec le FMI. À l’aube, dans les centres de transport collectif des principales villes du pays, les usagerEs, surtout les étudiantEs, résistent, occupent les gares routières, et fraternisent avec les travailleurEs.
Dépassée par la situation, la police reste spectatrice alors que la population commence à faire irruption dans les centres commerciaux, bloque le trafic routier et crie des slogans contre l’augmentation des prix… C’est le début du Caracazo. Ce n’est que le lendemain soir que le président de la République de l’époque, le social-démocrate Carlos Andrés Pérez, déclare l’état de siège pour les jours suivants. Une répression implacable s’abat contre la population et surtout contre les habitantEs des quartiers populaires de Caracas.
En une semaine, on estime qu’entre 1 500 et 3 000 personnes vont être assassinées par les forces de l’ordre. Cette vague de révoltes réprimée dans le sang, est l’origine du discrédit qui va frapper les élites politiques du moment et précipiter l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir.

Bolivarisme et politique extérieure
Lorsque Hugo Chávez est élu président de la République, le consensus de Washington demeure hégémonique en Amérique latine. Pourtant, ce dernier va développer une politique étrangère contraire à celle des États-Unis : il s’est opposé aux guerres en Afghanistan ou en Irak, et a notamment comparé George W. Bush au « diable » à la tribune de l’ONU. L’Oncle Sam a d’ailleurs été le seul pays avec l’Espagne d’Aznar à reconnaître l’éphémère gouvernement putschiste d’avril 2002...
L’action du Venezuela pour un monde multipolaire a permis la création de l’ALBA, un réseau de solidarité intergouvernemental avec Cuba, la Bolivie, l’Équateur, le Nicaragua et diverses îles caribéennes, ou encore la multiplication d’organes d’intégration sub-continentale tels la CELAC, avec l’ensemble des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, ou l’UNASUR avec les pays sud-américains. Mais, contrairement à ce que Cuba avait fait au début des années 60, le lien commercial avec les États-Unis a été maintenu.
Une vision manichéenne et « campiste » a aussi conduit Chávez à s’opposer aux processus révolutionnaires naissants dans le monde arabe : les ennemis de mes ennemis étant mes amis, Hugo Chávez a continué de considérer Mouammar Kadhafi comme « un ami » et Bachar Al-Assad comme « un frère », en dépit des répressions sanglantes qu’ils perpétraient contre leur propre peuple.



Quelques repères
Franck Gaudichaud


République bolivarienne du Venezuela
Régime républicain de caractère présidentiel
État fédéral qui se compose d’un District fédéral et de 22 États
Superficie : 912 050 km2
Nombre d’habitants : 30 405 000
Monnaie : bolívar

Les personnages clés
Hugo Chávez : Militaire sensible aux idées progressistes, il a tenté un coup d’État en février 1992 et devint président du Venezuela de 1999 à son décès des suites d’un cancer le 5 mars 2013. Il avait été réélu en 2000, 2006 et 2012, et avait surmonté les tentatives de renversement de l’opposition entre 2002 et 2004.
Henrique Capriles : Issu de la grande bourgeoisie vénézuélienne, il a participé à l’assaut contre l’ambassade de Cuba durant le coup d’État d’avril 2002. Depuis 2012, il est le principal représentant de l’opposition au gouvernement, incarnant l’aile ayant renoncé aux tentatives de renversement par la rue.
Nicolás Maduro : Ancien militant de la Ligue socialiste et syndicaliste dans le métro de Caracas, Nicolás Maduro a dirigé le courant syndical le plus subordonné au gouvernement. Il est devenu ministre des Affaires étrangères de 2006 à 2013, avant de succéder à Hugo Chávez.
Diosdado Cabello : Militaire ayant participé à la tentative de coup d’État en février 1992, il est un des principaux dirigeants du chavisme. Président de l’Assemblée nationale depuis 2012, il est le représentant du secteur militaire et de la bolibourgoisie.

Chronologie
1958 | Fin de la dernière dictature militaire
Février 1989 | « Caracazo », émeutes de la faim et répression sanglante par le Président social-démocrate Carlos Andrés Pérez (voir encadré)
Février 1992 | Le lieutenant-colonel Hugo Chávez Frías et son mouvement, le MBR-200 (Movimiento Bolivariano Revolucionario 200) tentent un coup d’État anti-oligarchique qui échoue (Chávez, emprisonné, sera libéré en 1994).
Décembre 1998 | Chávez est élu sur la base d’un programme électoral anti-corruption et qui promet de combattre la pauvreté.
Décembre 1999 | Entrée en vigueur de la Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela, suite à une Assemblée constituante approuvée par référendum.
Avril 2002 | Coup d’État de la bourgeoisie contre le gouvernement bolivarien, Chávez est restitué à la présidence grâce à la mobilisation populaire et d’une partie de l’armée.
Décembre 2002-février 2003 | Lock-out de l’économie vénézuélienne.
Août 2004 | Chávez gagne le référendum révocatoire présenté par l’opposition et radicalise son discours anti-impérialiste.
Janvier 2005 | Chávez revendique lors du Forum social mondial la nécessité du « socialisme du 21e siècle », développement des « missions » et expériences de cogestion ouvrière au Venezuela.
Avril 2005 | Création de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique - Traité de commerce des Peuples (ALBA – TCP).
Mars 2007 | Fondation du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) qui regroupe la majorité des partis bolivariens.
Mars 2013 | Décès du Président Chávez peu après sa 3e réélection présidentielle. Nicolás Maduro, bientôt élu, le remplace à la tête de l’État.
Février-mars 2014 | Nouvelle escalade de violence de la part de l’opposition néolibérale, approfondissement de la crise politique et économique.

Pour aller plus loin
Olivier Compagnon (dir.) et al, Le Venezuela au-delà du mythe : Chávez, la démocratie, le changement social, Ivry-sur-Seine, L’Atelier, 2009.
Olivier Folz (dir.) et al, Le Venezuela d’Hugo Chavez : bilan de quatorze ans de pouvoir, Presses Universitaires de Nancy – Éditions Universitaires de Lorraine, 2013.
Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Hugo Chávez et la révolution bolivarienne : promesses et défis d’un processus de changement social, Ville Mont-Royal, M éditeur, 2012.
Cécile Raimbeau et Daniel Hérard, Chroniques bolivariennes. Un voyage dans la révolution vénézuélienne, éditions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2014.
Rafael Uzcátegui, Venezuela, révolution ou spectacle ? Une critique anarchiste du gouvernement bolivarien, Paris, Spartacus, 2011.

Document

Pour un congrès international des forces progressistes, de gauche, anti-impérialistes et socialistes
La dernière période nous laisse de grands enseignements sur comment la contre-révolution fasciste, la droite néo-nazie que nous avons au Venezuela, a été isolée, défaite et comment on avance en regroupant, en faisant adhérer et en réveillant chaque fois davantage de forces au sein du peuple et de ses divers secteurs, au sein de la jeunesse, des femmes, de la classe ouvrière, des paysans, des pêcheurs, des membres des communes (les organes de démocratie participative installés dans les quartiers populaires NdT). Il s’agit de réveiller les forces pour la période 2009-2019, alors que nous sommes à mi chemin, une période historique de la révolution qui ne coïncide pas toujours avec les mandats présidentiels, même si cette fois-ci c’est le cas. (…)
Au niveau international, camarades, compagnons, amis et amies, je propose en premier lieu, de convoquer pour le mois de décembre de cette année, ça pourrait être les 17, 18, 19 décembre en hommage à notre libérateur (Simón Bolivar NdT), un Congrès international des forces progressistes, de gauche, anti-impérialistes et socialistes pour construire un agenda international d’action commune et une nouvelle forme d’organisation de l’Amérique latine et des Caraïbes et, au-delà, mondiale.
Il s’agit, je vous le dis, de reprendre l’idée de notre commandant Chávez, de construire une instance internationale d’action. Il existe de nombreuses instances, elles sont toutes bonnes en général, et nous faisons partie de la quasi-totalité d’entre elles. Elles sont les bienvenues, mais il faut une organisation où nous nous coordonnions sur des thèmes concrets, sur la politique communicationnelle pour contrer la campagne médiatique mondiale contre l’Amérique latine et ses révolutions, que nous échangions sur l’expérience de nos organisations pour apprendre mutuellement et croître dans tous les pays, que nous nous coordonnions sur la vision philosophique, politique des projets en cours. (…) Nous devons essayer de construire une instance internationale qui permette aux forces révolutionnaires d’agir avec une plus grande coordination et apprentissage mutuel.
En deuxième lieu, au niveau international, (il nous faut) assumer une solidarité active, avec de nouvelles initiatives envers le peuple palestinien, à tous les niveaux d’aide nationale et internationale, et en commençant par la convocation d’une grande manifestation samedi 2 août prochain, dans toutes les villes de notre bien aimé Venezuela.
Allocution du président Nicolás Maduro en clôture du 3e congrès du Parti socialiste unifié du Venezuela (jeudi 31 juillet 2014)
Source : http ://www.nicolasmaduro.org.ve

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