Logements d'urgence : réquisition du Lieu Unique à Nantes

A Nantes, la ville de Jean-Marc Ayrault, les sans-abris occupent le Lieu Unique, scène culturelle nationale. Ils réclament, avec les travailleurs du 115, des logements d’urgence. Du côté des pouvoir publics, c’est le bal des hypocrites, et l’expulsion à la clé. A quelques kilomètres, la préfecture expulse les habitant(e)s de Notre-Dame-des-Landes et détruit systématiquement les habitations (voir notre article par ailleurs). Dans quelques jours, toutes et tous seront à la rue.

C’est une petite foule, trempée de pluie, en face des rangs de CRS. Ils ont monté un chapiteau pour prolonger leur manifestation en fête populaire: les CRS obligeront la troupe de théâtresolidaire à démonter leur dernier abri. Direction le Lieu Unique, qu’ils occupent depuis 10 jours. Le «Lieu Unique», c’est l’ancienne usine LU, dans le centre de Nantes, déménagée pour faire place à une scène nationale et à des logements bien trop chers pour la grande majorité de la population – ainsi va le Grand Projet de Ville voulu par Jean-Marc Ayrault et le PS. La centaine de sans-abris s’entassent dans deux salles de cet immense espace, veillant à ne pas déranger la programmation culturelle en cours.

Le 115 ne répond plus

Pour ces manifestants sans chapiteau, le 115, saturé, ne répond plus, faute de place à allouer (70% des appels restent sans solution). Au point que ses travailleurs viennent d’exercer, comme à Toulouse, leur droit de retrait.

Il y a plus d’un an que les travailleurs du 115 ont tiré la sonnette d’alarme, par une grève en août 2011 qui associait les usagers à la mobilisation. Depuis, le collectif de soutien aux personnes sans papier «Uni-e-s contre une immigration jetable» et l’ensemble des associations, syndicats et partis qui le constituaient ont rejoint, avec le DAL et d’autres, le collectif «Un toit pour toutes et tous» initié par les sans-abris qui ont investi le Lieu Unique.

Les raisons de la colère

Car les hébergements précaires du 115, les sans-logis n’en peuvent plus: Ëtre sans logement aujourd’hui en France, c’est «appeler le 115 à 10 H, et si jamais ça répond, s’entendre dire de rappeler à 20H30 au cas où quelqu’un se désisterait. Et n’être à l’abri que pour une nuit: le lendemain à 7H ou 10H, tu dégages et tu passes la journée dehors. Il faut appeler tous les jours, sinon tu sors des listes, tu devras attendre... Au bout de deux ans, je me suis découragé,raconte Kevin*.J’ai 25 ans, mais après cinqannées à la rue, mon corps en a plus de 40.»

On n’entend le mot pas le mot «SDF» parmi les occupants en lutte de LU, tant l’étiquette politiquement correcte a fait oublier les personnes:«Nous sommes de vraies personnes, avecde vrais besoins de logements. Nous dormons dans des parcs, à la gare, dans la salle d’attente des urgences ou dans des chambres de Formule 1 en périphérie lorsque le 115 répond. La météo nantaise est réelle elle aussi», écrivent-ils dans un communiqué à la population nantaise. Réagir et«entrer ensemble dans une lutte leur a redonné au moins leur dignité», témoignent les membres du Gasprom - une association très active parmi les sans-papiers.

Les familles sont parfois hébergées à l’hôtel, sans pouvoir cuisiner bien sûr, et loin des commerces ou de l’école des enfants: car avec ou sans papiers, avec ou sans logement, les enfants ont droit à l’école. C’est d’ailleurs en français que Livia, la petite Kosovar, commente son dessin dans le journal du collectif bricolé par Benoît, un autre sans-abri, et photocopié dans un local syndical:«Les enfants sont sans abri, les parents n’ont pas le droit de travailler et attendent des papiers.» Livia est ici avec sa famille. D’autres familles et de jeunes célibataires, viennent d’Europe de l’Est et des quatre coins d’Afrique. Le collectif appelle d’ailleurs à manifester en quatre langues: «Français(es), immigré(e)s: un toit pour tous» est décliné en anglais, russe et arabe. La célèbre tour LU a des allures de Babel.

Ici, pas question de faire de différence entre français ou immigrés; leurs conditions sont les mêmes et les revendications aussi: «Un toit pour toutes et tous», mais un vrai toit; le renforcement immédiat du 115 pour faire face au sous-effectif évident; l’ouverture rapide de nouveaux bâtiments inoccupés; la mise à l’abri sans condition de l’ensemble des personnes à la rue, quelque soit leur situation administrative.

Mairie, préfecture et gouvernement: le bal des hypocrites

Le moins qu’on puisse dire est que les pouvoirs publics n’y ont pas répondu: de la mairie au ministère en passant par le préfecture, c’est le bal des hypocrites. «La mairie ne dialogue pas: elle ment et expulse. Le préfet ne tient pas ses promesses et laisse les personnes à la rue» clament-ils. Les tentatives de dialogue dont se vantent les pouvoirs publics par voix de presse n’ont donné aucun résultat: les hébergements promis par la préfecture n’ont été qu’une anticipation de quelques jours du plan hivernal, dont la ministre du logement Cécile Duflot(EELV) n’a annoncé qu’un allongement.Une fausse mesure rapidement dénoncée par les associations au vu du peu de moyens engagés.Car, sur le fond, le nombre de logements accessibles diminue sans arrêt.

Expulsions

La petite musique des effets d’annonce s’est arrêtée vendredi 19 octobre: les occupant(e)s du Lieu Unique ont reçu «une assignation à comparaître au Tribunal d'Instance lundi[22 octobre]à 11h, sur injonction de la mairie de Nantes qui exige du Tribunal notre expulsion du Lieu Unique et la condamnation à une astreinte de 1000 euros par heure d'occupation des lieux !» Fin des hypocrisies. Gageons que le mouvement ne s’arrêtera pas là. Car à Nantes, comme à Toulouse ou Rennes, l’urgence n’attend pas.

Dans le même temps, à Notre-Dames-des-Landes, d'autres qui luttent pour être plus autonomes vis-à-vis du système capitaliste tentent d'empêcher les CRS de détruire leurs maisons, leurs récoltes et leurs moyens de subsistance. D'un côté des gens sans abri, de l’autre ceux dont ont détruit les abris. Le problème n'est ni conjoncturel ni économique, il est politique. Il y a de la place dans les hôtels pour les centaines de CRS et gendarmes réquisitionnés contre les anti-aéroports. Les futurs sans-abris de Notre-Dame démontrent par leur lutte l’évidence d’une politique : des centaines de millions d’euros sont disponibles pour un aéroport inutile et démesuré, mais des aumônes pour les sans-abris.

Correspondant-e-s (Nantes, le 21 octobre)

Notes

(*) Tous les prénoms ont été changés

L’ensemble des textes et communiqués du collectifUn toit pour toutes et tousont été publiés sur le site du NPA nantais:npa44.org

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