Oppression des LGBTI et capitalisme

Les droits LGBTI gagnent du terrain dans la plupart des pays occidentaux ainsi que dans quelques autres pays comme l’Argentine par exemple. Pour autant tous ne cèdent pas… 

Cela pourrait s’expliquer par le positionnement politique des gouvernants. Mais même la gauche, généralement en faveur des LGBTI, n’accorde pas l’égalité totale en droit comme en témoigne le recul sur la PMA sous Hollande. Ainsi, l’idéologie seule n’explique pas notre oppression. Et même si la condition des LGBTI s’améliore dans ces pays, leur oppression se maintient pourtant. C’est donc qu’il existe, derrière l’idéologie et les lois (la superstructure), des racines plus profondes, des bases matérielles à l’oppression (l’infrastructure).

Les LGBTI : victimes d’une oppression spécifique dans le cadre du patriarcat

Les LGBTIphobies sont bien plus que de simples discriminations, elles sont révélatrices d’un système qui les opprime à tous les niveaux et dans toutes les sphères (travail, famille, école, justice...), le patriarcat. Cette oppression prend plusieurs formes (de la marginalisation au meurtre en passant par les violences), mais elle réside dans le fait même que nous sommes à la marge. Nous sommes en effet minoritaires numériquement, mais non pour des raisons biologiques, mais pour des raisons sociales et politiques (historiquement l’hétérosexualité a été érigée comme norme), nous sommes donc minoritaires politiquement.

La famille hétérosexuelle : pilier du capitalisme

Le modèle de la famille hétéro bénéficie au mode production capitaliste. En effet, le capitalisme est un système de production basé sur la concurrence des entreprises pour le profit. Pourquoi ? Car le profit est nécessaire pour développer les investissements permettant à celles-ci de rester dans la course. Et pour augmenter la part des profits, il faut rogner sur la part des salaires... Ainsi, le système capitaliste est basé sur l’exploitation des travailleurEs, c’est-à-dire que ces dernierEs produisent plus que ce pour quoi ils et elles sont rémunérés, à hauteur de la reproduction de la force de travail (ce qui leur est nécessaire pour retourner travailler le lendemain : alimentation, logement, services domestiques, loisirs...). C’est là que la famille devient une institution économique intéressante pour ce mode de production, car elle permet d’effectuer gratuitement cette reproduction de la force de travail via la production d’une future main-d’œuvre et de sa subsistance, ce qui permet aux capitalistes de maintenir des niveaux de salaires très bas et donc d’augmenter la part des profits.

Pour la bourgeoisie, la classe qui possède le capital, la famille remplit une autre fonction, la transmission de la propriété privée, afin d’assurer la -reproduction de sa propre classe.

Enfin, la famille, en plus de permettre à la classe dominante d’asseoir sa domination économique, permet également d’asseoir sa domination idéologique car elle reproduit en son sein les rapports hiérarchiques nécessaires au maintien de la société en classes, elle transmet les normes et valeurs dominantes telles que l’hétérosexualité, les normes de féminité et masculinité…

Les LGBTI sont-ils solubles dans le capitalisme ?

C’est en partie dans le cadre du capitalisme que des identités LGBTI ont pu émerger, du moins grâce à une période faste dans les pays industrialisés (les « Trente glorieuses », 1945-1975). En effet, les femmes accèdent massivement au marché du travail afin de combler le besoin en main-d’œuvre, les salaires réels augmentent, et la protection sociale est mise en place, permettant d’assurer les débouchés à la production d’alors via la consommation. Ainsi, les individus peuvent s’autonomiser financièrement des tutelles traditionnelles comme la famille, et donc s’affranchir des conventions. Les pratiques homo-érotiques se transforment progressivement en identités revendiquées, un mouvement homo prend forme dans les années 1970, et s’ouvre progressivement aux revendications trans et intersexe, ce qui permet de conquérir des droits. Les premières victoires légales de cette période ont rendu possible l’émergence de communautés LGB ouvertes et à une échelle de masse au sein des pays développés, et ce pour la première fois dans l’histoire. Cette identité s’est propagée partout dans le monde, dans le cadre d’un capitalisme mondialisé.

Ainsi, il semblerait que le capitalisme puisse se réapproprier le fruit de nos luttes, tant que cela ne menace pas sa survie. Le mariage et l’adoption pour les couples homos, même s’ils ont subi les foudres d’une des franges de la bourgeoisie la plus conservatrice, ne menacent pas en soi l’existence du système, au contraire, puisque cela reproduit la cellule familiale, certes modifiée, mais pas dans ses fondements économiques : la reproduction de la force de travail y est toujours assurée gratuitement. Enfin, les LGBTI constituent un nouveau marché pour les entreprises, elles peuvent s’adresser à nous par une offre de biens et services spécifiques (bars, soirées, sites de rencontres... LGBT), et en nous ciblant dans les médias (publicités, cinéma, séries...). Cela permet donc aux capitalistes d’agrandir le marché, et d’avoir de nouveaux débouchés, et aux LGBT d’acquérir une plus grande visibilité.

Retour de la famille traditionnelle ?

Néanmoins, si cela apparaît comme un éden possible pour une partie de notre communauté (les gays de catégories supérieures et blancs), ça n’est pas le cas pour la grande majorité des LGBT (notamment des pays du Sud) qui ont un accès plus difficile aux lieux marchands, car dans le cadre du capitalisme, pour se rencontrer, les LGBT doivent payer.

Par ailleurs, tous les droits tendant vers l’égalité avec les hétéros ne sont pas accordés. Les valeurs traditionnelles sont très ancrées comme en témoigne l’existence d’un comité d’éthique pour la PMA, et le coût engendré par les autres solutions de reproduction de l’espèce humaine autres que le coït dans le cadre de l’hétérosexualité obligatoire est trop important encore pour céder sur la PMA pour toutes. 

Enfin, la crise économique des années 1970 a remis en cause le modèle d’État-providence en France et les quelques acquis sociaux dans les pays capitalistes avancés, redonnant à la famille traditionnelle une place centrale dans la solidarité matérielle, et dans la dépendance des individus à celle-ci (c’est également le cas dans les pays en développement dans lesquels les niveaux de salaires sont bas et l’État défaillant quant à la protection sociale), empêchant ainsi les individus de pouvoir vivre leur genre et leur sexualité comme il leur plaît. 

Si nous somme pour l’égalité des droits, comme base minimale, nous sommes surtout pour l’égalité réelle qui implique de fait de rompre avec l’oppression, et donc que l’hétérosexualité ne soit plus obligatoire. L’intégration progressive ne signifie pas l’émancipation.

L’émancipation, comment ?

Arracher des droits est possible dans ce système mais ils seront toujours remis en cause si cela ne convient pas au système et, surtout, s’ils améliorent nos conditions de vie, ils ne permettent pas l’émancipation, c’est-à-dire le droit de pouvoir décider librement de sa sexualité (une vraie libération sexuelle). Les LGBTI ont donc intérêt à rompre avec les bases matérielles de leur oppression, et donc à renverser le patriarcat et le capitalisme. Il s’agit d’une condition nécessaire mais non suffisante car pour que cela advienne, il faut également un combat spécifique pour s’assurer de la disparition de la vieille idéologie.

Enfin, en tant que travailleurs et travailleuses LGBTI, nous sommes celles et ceux qui avons le plus intérêt à rompre avec ce système car nous n’avons rien à perdre. C’est pour cela que l’indépendance de classe, vis-à-vis de la bourgeoisie, est cruciale pour mener nos luttes. Pour les entreprises qui défilent à la Marche des fiertés, nous sommes seulement un nouveau marché.

Le début de la révolution russe a créé les conditions matérielles du dépérissement de la famille comme institution économique en sortant les tâches domestiques de la maison. Cela s’est accompagné d’un intense débat sur la libération sexuelle qui a mené au droit à l’avortement et la dépénalisation de la sodomie, même si la contre-révolution stalinienne a fait rapidement le chemin inverse. La révolution sexuelle ne peut aboutir sans révolution sociale, mais cette dernière ne pourra réellement exister sans révolution sexuelle, d’où l’importance d’un mouvement LGBTI pour en poser les bases.

Elsa De Morais

 

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