Wuhan : « Un syndicat à l’écoute… du gouvernement »

Alors que la vie revient progressivement à la normale dans la ville de Wuhan, capitale tentaculaire de la province du Hubei, le China Labor Bulletin (CLB) étudie le rôle des syndicats durant les 76 jours de confinement de la ville et examine la mesure dans laquelle ils ont pu représenter les intérêts des travailleurs essentiels. (Réd.)

A Wuhan, toutes les travailleuses et travailleurs de première ligne, le personnel médical, celles et ceux de la construction, de l’assainissement, les agents de sécurité, les chauffeurs-livreurs et les travailleuses et travailleurs municipaux ont tous joué un rôle essentiel dans la lutte contre la propagation du coronavirus et pour assurer les services essentiels de la ville pendant le verrouillage-confinement.

A juste titre, ils/elles ont été félicités, mais en même temps, souvent, ce sont les bases mêmes du droit du travail qui ont été violées. Et leurs efforts pour obtenir réparation ont été accueillis avec indifférence.

Des salarié·e·s du bâtiment ont travaillé 24 heures sur 24 pour construire les hôpitaux de Huoshenshan et Leishenshan en dix jours seulement. Mais sans contrat de travail adéquat et dépourvus des équipements de protection nécessaires, ils ont fréquemment subi des retards dans le versement de leurs salaires. De plus, une fois terminée leur quarantaine de 14 jours, plusieurs centaines d’entre eux n’ont pas été autorisés à quitter Wuhan. Ils ont été enfermés dans leurs dortoirs, sans salaire et sans possibilité de travailler ailleurs.

Dans un autre cas, des agents de sécurité stationnés sur un site de quarantaine à l’Université du Hubei devaient être payés 1000 yuans par jour et n’en ont reçu que 250 : le gouvernement local avait mandaté une agence de travail qui a conservé pour elle la plus grande part du salaire.

Pour connaître la réaction des syndicats locaux à ces violations flagrantes du droit du travail, CLB a téléphoné aux responsables de la Fédération municipale des syndicats de Wuhan et de la Fédération des syndicats du district de Jiangxia, où se trouve l’hôpital de Huoshenshan. Ces entretiens ont eu lieu le 27 mars 2020.

Non seulement les responsables à qui nous avons parlé nous ont dit ignorer ces incidents (pourtant publiés et largement diffusés sur les réseaux sociaux), mais certains ont même affirmé que leur responsabilité n’était en aucune manière engagée, les travaux de construction de l’hôpital ayant été entrepris par le « China Construction Third Engineering Bureau Co Ltd », une entreprise de niveau provincial, qui ne dépend pas des autorités municipales.

Au lieu de protéger les intérêts des travailleurs, la plupart des dirigeants syndicaux ont été affectés à la lutte contre l’épidémie dans les zones résidentielles locales, à l’examen des papiers des résidents, au contrôle de la température corporelle, etc. Un responsable du service de propagande de la fédération municipale a expliqué : « Plus de 80 % d’entre nous travaillent maintenant pour des services municipaux. Personnellement, je m’occupe d’aider les équipes médicales d’autres provinces venues aider Wuhan, je n’ai donc pas le temps de répondre à vos questions… Veuillez appeler notre permanence; on fera une liste de vos questions qui sera transmise à un niveau supérieur. »

Le responsable de la permanence à la Fédération municipale a commencé par nier toute violation du droit du travail pendant la construction de l’hôpital, pour affirmer ensuite qu’il était irréaliste de penser que les employeurs auraient pu signer des contrats de travail corrects dans les circonstances extraordinaires qu’ils affrontaient : « Réfléchissez donc ! C’est le nouvel an lunaire, tout le monde se consacre à la construction d’un hôpital en à peine sept jours, et vous voulez que les travailleurs commencent par s’asseoir pour signer des contrats de travail ? Comment osez-vous ne serait-ce que suggérer une telle idée ? »

Il fut tout autant évasif à propos de la question des agents de sécurité, déclarant que le syndicat municipal ne pouvait pas se soucier de détails mineurs, comme le fait de savoir si certains groupes de travailleurs avaient ou non adhéré à un syndicat.

« Notre syndicat est géré sur la base de territoires administratifs. Si vous voulez savoir si certains travailleurs ont adhéré ou non à un syndicat, vous devez demander au syndicat local directement responsable. Comment la fédération municipale pourrait-elle le savoir ? Nous ne nous occupons pas de tels détails. »

Le seul fonctionnaire en poste au bureau du district de Jiangxia était plus favorable à nos enquêtes, mais il était également limité par la structure rigide du syndicat. Il a expliqué que la fédération de district comptait 30 permanents, mais que 29 d’entre eux avaient été envoyés dans diverses communautés résidentielles. En tant que seul fonctionnaire de service, en plus de répondre aux demandes de renseignements téléphoniques, il a dû vérifier la porte et enregistrer tous les véhicules ainsi que les personnes entrant dans le bâtiment.

Nous avons suggéré que les ressources du syndicat seraient mieux utilisées si ce dernier envoyait ses permanents dans les entreprises où le travail a repris pour aider les militants du syndicat et les travailleurs à veiller à la santé et à la sécurité au travail et à s’assurer que les droits des salarié·e·s étaient respectés. Il a déclaré qu’il rapporterait cette suggestion aux dirigeants de niveau supérieur tout en ajoutant : « Le syndicat doit d’abord écouter les ordres et les dispositions prises par le gouvernement. »

Les dirigeants syndicaux, comme tout le monde à Wuhan, ont subi d’énormes pressions au cours des derniers mois. Cependant, la grande majorité des travailleurs de première ligne de la ville ont toujours fait leur travail sans trouver d’excuses.

Il ressort clairement de nos entretiens que les syndicats de Wuhan subissent un confinement mental et physique. Ils ne peuvent pas échapper au cadre étroit de la Fédération pan-chinoise des syndicats, à sa structure hiérarchique et à sa pensée bureaucratique. Ils se sont bornés à suivre les ordres du gouvernement local. Ils sont souvent aveugles et indifférents aux luttes très réelles que les travailleuses et les travailleurs mènent quasiment à leur porte. Selon eux, servir le Parti et le gouvernement prévaut sur les intérêts de leurs membres.

Cette attitude est peu susceptible de changer maintenant qu’une activité économique normale reprend à Wuhan. Cependant, les travailleurs de la ville sont toujours aux prises avec des licenciements, des arriérés de salaires et d’autres violations des droits du travail. Et viendra le jour où le syndicat sera bien obligé de les écouter.

Article publié dans China Labor Bulletin en date de 4 mai 2020; traduction rédaction A l’Encontre

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