Un nouvel épisode de la lutte des métallos de Turquie

Metin Feyyaz

Militant de la IVe Internationale en Turquie.

L’industrie métallurgique turque a connu une croissance exponentielle au cours des quinze dernières années. De 285 737 véhicules en 2001, la production automobile est ainsi passée à 1 749 572 véhicules en 2017. La Turquie est le plus grand pays exportateur de voitures vers l’Union européenne, avec des usines d’assemblage des firmes Fiat, Renault, Mercedes, MAN, Honda, Hyundai, Toyota, Ford, etc. Mais la résistance et l’organisation des travailleurEs se sont développées en même temps que cette période d’expansion de l’industrie.

Au cours des six dernières années, l’industrie métallurgique turque a connu des grèves majeures, des grèves interdites, des occupations d’usines et une énorme vague de grèves sauvages. Le syndicat dominant dans le secteur étant un syndicat « jaune » qui s’est développé avec l’aide des généraux de l’armée pendant la junte militaire de 1980, les actions des travailleurs se sont déroulées  la plupart du temps, hors du cadre syndical ou même directement contre le syndicat, comme lors de grèves sauvages de 2015 1.

Négociations salariales

En septembre 2019, de nouvelles négociations collectives ont été engagées dans ce secteur qui concerne environ 130 000 travailleurEs. Ces négociations ont commencé alors que le gouvernement applique une politique de modération salariale conseillée par le FMI, pour maintenir les salaires à un niveau bas afin de contenir l’inflation. C’est pourquoi tous les récents accords ont abouti à de très faibles augmentations ; par exemple, 4 % pour les retraitéEs, 8 % pour les travailleurEs du secteur public, 8 % dans l’industrie textile, et 6 % pour la raffinerie de pétrole détenue par le conglomérat Tüpraş. 

Les deux plus grands syndicats du secteur de la métallurgie ont revendiqué des augmentations de salaires de 24 % et 34 %. Ces deux syndicats (Türk Metal qui vient du mouvement fasciste et DISK-Birleşik Metal Iş qui vient de la tradition de gauche des années 1970), rivaux depuis les années 1980, ont pour la première fois essayé d’agir en commun à l’occasion de ces négociations. Ils ont organisé une conférence de presse avec un autre syndicat de taille plus réduite, ainsi que des manifestations massives pendant les négociations. Ils avaient aussi décidé d’appeler à la grève. Tandis que Birleşik Metal Iş fixait au 5 février 2020 la date du début de la  grève, Türk Metal avait seulement décidé d’appeler à la grève mais sans fixer de date. 

Peu après, Türk Metal a finalement signé un accord qui promet 17 % d’augmentation de salaires d’ici aux six prochains mois.

Grèves interdites

Bien que cette augmentation soit beaucoup plus élevée que celle obtenue dans les autres secteurs, c’est encore beaucoup moins que ce qu’attendaient les travailleurEs de la métallurgie en raison de l’augmentation du coût de la vie. C’est pourquoi le Syndicat Birleşik Metal Iş n’a pas signé l’accord et a déclaré qu’il allait appeler à la grève comme prévu le 5 février. Türk Metal représentant plus de 90 % des travailleurEs de la métallurgie concernés par la négociation collective, il est très difficile pour Birleşik Metal Iş de faire changer l’accord signé par la majorité. Mais le syndicat a été forcé d’appeler à la grève même si sa direction était réticente. Cette pression provient principalement de jeunes travailleurEs qui reçoivent des salaires beaucoup plus bas et qui ont une énorme insatisfaction envers l’ensemble du système. Ces jeunes travailleurEs ne sont pas à gauche (bien au contraire, dans la plupart des cas) mais, quelles que soient leurs allégeances politiques, ils ont donné la couleur militante à la manifestation des deux syndicats.

Toutes les grèves appelées lors des négociations collectives précédentes dans la métallurgie ont été interdites par des décrets gouvernementaux affirmant que ces grèves constituaient un danger pour la sécurité nationale. En fait, les interdictions de grève sont une chose dont le président Erdoğan est très fier, et il s’en est vanté à de multiples reprises lors de ses réunions avec les employeurs 2. Il est presque certain que ce genre d’interdiction interviendra pour cette grève devant débuter le 5 février. Les dirigeants syndicaux ont déclaré qu’ils ne reconnaîtraient pas l’interdiction prononcée par décret ministériel et qu’ils continueraient à appeler à la grève, même interdite.

Solidarité ! 

Dans le contexte répressif actuel en Turquie, cela signifie des risques énormes pour de nombreux travailleurEs, y compris des licenciements, des arrestations ou des attaques contre leurs organisations. C’est pourquoi les métallurgistes de Turquie en grève, qui travaillent tous pour des multinationales, ont besoin d’une plus grande solidarité internationale. Au cours des dernières années, les travailleurEs de la métallurgie sont entrés dans l’histoire avec leur lutte ; nous devons tous être convaincus qu’une autre victoire est non seulement possible mais nécessaire pour reconstruire la confiance en soi de toute la classe ouvrière en Turquie.

 

Dernière minute. Le ministère du Travail a imposé, avec menaces et pressions, la signature d’un accord aux syndicats et au patronat. Cet accord prévoit 17 % d’augmentation pour les six premiers mois et 6 % supplémentaires au 2e semestre, éventuellement augmentés en cas d’inflation supérieure. Affaire à suivre...

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