Turquie : Offensives militaires en Irak et en Syrie : pourquoi ?

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Le 24 août 2016, le gouvernement turc a déclaré que les forces armées turques allaient commencer une opération militaire conjointement avec certaines sections de l’Armée syrienne libre (ASL) en entrant d’abord à Jerablus. La Turquie a baptisé cette opération « Bouclier de l’Euphrate »…

Selon les déclarations du gouvernement turc, le principal objectif de cette opération était de combattre l’État islamique (EI) mais en réalité le combat était dirigé contre l’YPG (l’organisation sœur du PKK en Syrie).

Le 29 mars, quand le Premier ministre turc a annoncé la fin de l’opération « Bouclier de l’Euphrate », il a annoncé aussi le nombre de pertes pendant l’opération. Selon ses chiffres, 600 membres de l’ASL et 67 membres des forces militaires turques ont été tués. Mais il y a eu aussi de lourdes pertes parmi les civils. Selon les rapports de l’Observatoire syrien des droits humains, environ 300 civils, dont 60 enfants et 35 femmes, sont morts pendant la bataille pour Al-Bab, pour la plupart par les frappes aériennes turques. Ces combats auraient laissé la ville en ruines, piégeant des milliers de résidents sans nourriture ni eau. Après les bombardements aériens par la Syrie, la Russie et les USA, l’aviation turque s’ajoute maintenant à la liste de pays qui tuent des civils en Syrie avec des bombes.

Même si le Conseil de sécurité nationale de la Turquie a déclaré la fin de l’opération « Bouclier de l’Euphrate », au même moment le président Erdogan a déclaré le 4 avril que les opérations continueraient sous d’autres noms, ajoutant : « Nous continuerons cette campagne en Syrie et en Irak et maintenant à Kirkouk, Mossoul, Tal Afar et Sinjar. Pourquoi ? Sinjar est sur le point de devenir le nouveau Qandil [pour le PKK]. Nous ne pouvons donc pas accepter que cela se passe à Sinjar car le PKK est présent dans cette ville. »

Les Kurdes dans la ligne de mire

Les déclarations du gouvernement turc ne sont pas restées sans effet. Juste après le référendum, le 25 avril, l’aviation turque a attaqué la région de Sinjar en Irak et plusieurs positions dans le nord de la Syrie. La Turquie a bombardé aussi la montagne de Qarachok en Syrie, ciblant le quartier général, le centre de presse, les bureaux de liaison et la radio « La Voix de Rojava » qui appartiennent tous à l’YPG. D’après certains témoignages, 20 membres du personnel de l’YPG qui travaillaient dans ces unités ont été tués, et 18 blessés. Des déclarations officielles, et nous ne pouvons pas savoir combien de civils ont été réellement tués ou blessés...

Pendant ces attaques, cinq Peshmergas parmi les forces de Barzani ont été tués. Mais au lieu d’en attribuer la responsabilité à la Turquie, Barzani a rendu le PKK responsable, disant : « Si le PKK n’avait pas été présent à Sinjar, ces attaques n’auraient pas eu lieu. »

Une des raisons possibles pour laquelle ces attaques ont lieu maintenant pourrait être la volonté de renforcer la main de la Turquie avant la rencontre entre Erdogan et Trump qui aura lieu en mai. Après l’élection de Trump, il y a eu un échange téléphonique avec le président américain au cours duquel Erdogan a essayé de convaincre les USA d’abandonner leur alliance avec l’YPG dans la lutte contre l’EI... À plusieurs reprises, l’YPG a été caractérisé par des représentants officiels des USA comme « la force la plus efficace sur le terrain contre l’EI. »

Une autre conséquence possible de ces attaques pourrait être de forcer l’YPG à se retirer de son opération à Raqqa. Car si les attaques se poursuivent, l’YPG pourrait être obligé de déplacer une partie de ses forces de la périphérie de Raqqa vers le nord. Ou bien quand ils verront que leur alliance avec les USA ne les protège pas, l’YPG pourrait envisager l’annulation de toute son opération à Raqqa.

Défendre la paix

Dans les jours qui viennent, nous allons voir les conséquences de ces attaques. Car la Turquie va continuer probablement ses bombardements des positions du PKK et de l’YPG avec des drones, et cela coûtera de plus en plus de vies dans la région.

Un des éléments choquants de ces événements est le silence de la population turque. Ainsi, lorsque l’opération « Bouclier de l’Euphrate » a commencé, dans laquelle beaucoup de civils, dont des enfants, sont morts, et où beaucoup de soldats turcs ont perdu la vie, il n’y a eu aucune manifestation ou action contre l’intervention militaire turque. Et de nouveau aujourd’hui, il n’y a aucune protestation ni manifestation contre l’intervention militaire turque dans la région. Cela s’explique en partie par l’immense pression qui s’exerce sur toute opposition à l’intérieur du pays. Mais cela ne suffit pas pour expliquer l’absence d’un mouvement pour la paix dans un pays qui, par le passé, a organisé des manifestations géantes contre l’intervention militaire US en Irak.

Aujourd’hui, la gauche turque paie le prix de ne pas avoir pu construire un mouvement pour la paix indépendant, en particulier autour de la question kurde. C’est pour cette raison que le mouvement pour la paix, qui avait été construit et contrôlé d’en haut par le gouvernement d’Erdogan, a pu être dissout sans qu’une initiative pour la paix construite par en bas puisse s’y opposer. C’est aussi pourquoi le gouvernement turc est prêt à tout faire, y compris à envoyer à la mort des centaines de personnes, uniquement pour empêcher la progression du PKK/YPG.

Tant qu’une initiative indépendante pour la paix ne sera pas construite, les populations turques et kurdes de la région continueront à payer un prix très lourd.

D’Istanbul, Eyüp Ozer

(traduit par Ross Harrold)

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