Turquie : la guerre, la rue et les élections

Annoncé à l’opinion publique turque comme un rapide nettoyage de « terroristes », la guerre du régime turc sur l’enclave kurde d’Afrin en arrive bientôt à son 50e jour, avec le déploiement récent d’unités des forces spéciales de la police.

Si l’avancée des troupes turques et des milices ­djihadistes soutenues par Ankara semble beaucoup plus lente que prévue, l’État turc affirme avoir tué près de 2  800 combattantEs kurdes et avoir perdu 157 personnes liées à ses forces militaires présentes sur le terrain, dont 116 miliciens liés à l’Armée syrienne libre. Amnesty International annonce cependant, reprenant les chiffres du Croissant rouge kurde, que 93 civils auraient trouvé la mort durant le conflit. Ce chiffre s’élèverait même à 197 selon la direction de l’hôpital d’Avrin (dans Afrin). 

L’étau sécuritaire se resserre

Alors que les raids et bombardements continuent dans la région contre les YPG, de même que contre les forces pro-Assad qui combattent désormais au côté des forces kurdes (et qui auraient essuyé de lourdes pertes récemment), le président Erdogan s’oppose fermement à ce que la trêve humanitaire en Syrie adoptée par le Conseil de sécurité des Nations unies s’applique à Afrin et défend qu’elle doit être limitée à la Ghouta Orientale.

Toutefois, il n’y a quasiment aucune possibilité de protester contre la guerre en Turquie, l’opposition est contrôlée de près sur les réseaux sociaux et elle subit, en plus des nombreuses arrestations, de nombreuses cyber-attaques des hordes d’individus liés au régime. Dans ces conditions, le principal parti d’opposition républicaine de « centre-gauche », le CHP, ne trouve rien de mieux à faire que de participer à la surenchère nationaliste en invitant tout citoyen à afficher des drapeaux turcs à ses fenêtres…

L’étau sécuritaire continue ainsi à se resserrer. C’est dernièrement le mouvement féministe qui en en a fait les frais lorsque des rassemblements de femmes, organisés dans la perspective du 8 mars, notamment à Ankara, ont été réprimés férocement, avec plus d’une quinzaine d’arrestations. Rappelons que le mouvement des femmes, qui se renforce au fil des années face à l’islamisation, est de loin le seul qui soit encore capable de mobiliser massivement dans les rues. La « marche de nuit féministe » du 8 mars 2017 dans les rues de Taksim avait rassemblé plus de 40 000 personnes. Le défi pour cette année est d’atteindre les 50 000.

Les élections de 2019 en perspective 

Les manœuvres et débats en vue des élections présidentielle, législatives et municipales prévues pour 2019 sont aussi à l’ordre du jour. L’alliance entre l’AKP et le MHP, d’extrême droite, fortement fragilisé en raison d’une scission « anti-AKP », tente de remodeler les lois électorales pour que le MHP ne soit pas concerné par la barrière des 10 % (qui doivent être atteint pour pouvoir obtenir des députés). On prévoit aussi la présence des forces de l’ordre jusqu’à l’intérieur des bureaux de vote. L’AKP tente aussi d’intégrer le Saadet Partisi – parti historique de l’islamisme politique dont l’AKP est issu – dans son alliance. Le Saadet qui n’obtient guère plus de 2 % aux élections, a cependant un champ d’influence beaucoup plus vaste dans les secteurs conservateurs, et Erdogan ne veut pas d’une opposition avec des références islamiques, qui s’adresserait à la même base électorale que lui. Lors du référendum de 2017 pour le régime présidentiel, la prise de position du Saadet en faveur du « non » avait eu un poids important, et il continue aujourd’hui à s’opposer au régime autocratique d’Erdogan. Le CHP, le Saadet et le Bon Parti (la scission du MHP) semblent s’être mis d’accord sur le principe de soutenir le candidat du premier tour qui sera l’adversaire d’Erdogan lors du second tour de la présidentielle.

Uraz Aydin

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