Turquie : De « zéro problèmes avec les voisins » à la « solitude précieuse »

Masis Kürkçügil

Membre de Sosyalist Demokrasi icin Yeniyol, section turque de la IVe Internationale.

L’AKP (Parti de la justice et de développement) qui avait inauguré sa trajectoire en politique étrangère avec le mot d’ordre de « zéro problèmes avec les voisins »1 doit faire face aujourd’hui à de multiples problèmes avec ses voisins y compris ceux d’outremer qui risquent d’aller jusqu’aux conflits militaires ouverts.

Entre autres : l’intervention aux affaires intérieures de l’Irak ; hostilité ouverte avec la Syrie qui va jusqu’à l’extension d’une partie de son territoire ; afin de maintenir de bonnes relations avec l’Azerbaïdjan, l’embargo économique envers l’Arménie et la déclaration que la Turquie serait solidaire même militairement et sans conditions avec l’Azerbaïdjan en cas de conflit avec l’Arménie ; les différends avec la Grèce et Chypre concernant le plateau continental et le partage des zones de recherche de pétrole et de gaz naturel ; la doctrine de « la patrie bleu » ; l’intervention militaire dans la guerre civile à la Libye, ainsi de suite… et tout cela étant basé sur les tensions entre les États-Unis et la Russie.

Le rêve des pan-turquistes d’antan du Parti de l’union et du progrès au début de la Première guerre mondiale d’étendre leur domination de la Caucasie à l’Asie central a aujourd’hui cédé sa place à fait de jouer aux Ottomans dans les ex-territoires en jouant la carte de la « fraternité (bien entendu musulmane !) » par la force et la tromperie. Étant donné que le président Erdoğan maintient sa politique islamiste et néo-Ottomane, qu’il avait adoptée au niveau national et présentée comme « anti-impérialiste » aussi à l’extérieur, cela ne lui laisse aucune marge de manœuvre diplomatique.

La politique militaire d’Erdoğan

C’est principalement avec le fait que les Kurdes accumulent une puissance politique par le biais de l’autonomie qu’Ankara a penché vers l’utilisation de sa capacité militaire dans la politique étrangère. Erdoğan, qui cherche à se créer un espace entre les différents plans de Washington et de Moscou sur la Syrie et le Moyen-Orient, ne s’est pas contenté de son orientation qui était limitée à soutenir les Frères musulman (l’Ikhwan) et a porté sa « question de survie [sécurité]nationale » non seulement au-delà de ses frontières, mais aussi, comme l’exemple de la Libye l’illustre, à outremer.

La politique étrangère de la Turquie a actuellement des troupes déployées dans neuf pays sur douze de la région. L’Armée turque, dont l’intervention paraissait limitée à des opérations transfrontalières en Irak contre le mouvement national kurde, a vu sa zone d’opération s’élargir d’abord à la Syrie et ensuite à la Libye dans le cadre de sa conception de « survie nationale ». En outre, l’Afghanistan a ouvertement accusé Téhéran et Ankara de se mêler à ses affaires intérieures.

La Turquie, qui possède la deuxième armée en effectifs de l’OTAN est devenue le maillon faible de cette organisation. Les systèmes de défense antiaérienne S-400 non-compatible avec l’infrastructure de l’OTAN qui avaient été achetés afin de calmer Moscou après qu’un avion de guerre russe ait été descendu par les chasseurs turcs en 2015 à la frontière syrienne et qui ont couté à la Turquie environ 2,5 milliards de dollars n’ont pas été installés sous prétexte de pandémie. Washington avait d’ailleurs réprimandé la Turquie pour cet acte en l’excluant du projet d’avions F-35 dans lequel le pays avait déjà versé 1,25 milliards de dollars et en ne délivrant pas les huit avions de guerre réservés auparavant à la Turquie. De plus, les entreprises turques fabricantes de composants pour ce projet ont été dépourvues d’un marché de 12 milliards de dollars. En fin de compte, la Turquie qui envisage de se munir de deux systèmes conçus pour contrecarrer l’un l’autre se trouve actuellement dans une situation peu habituelle et assez étrange.

Erdoğan, qui était devenu, avec le commencement du Printemps arabe, le champion de la cause des Frères musulmans, est entré en Syrie afin de couper le « corridor kurde » face à la montée en puissance des kurdes comme acteur politique. Ainsi, l’armée turque s’installait en territoire étranger pour la première fois depuis l’opération de Chypre en 1974. Erdoğan qui, au départ, envisageait d’établir une ceinture de sécurité de 33 km de profondeur tout au long de la frontière syrienne (900 km), a dû se contenter de deux poches avec le consentement des russes pour l’une et des américains pour l’autre. L’emploi des mercenaires djihadistes dans ces poches a créé une atmosphère de terreur pour les populations concernées.

Les alliances du pouvoir

En Libye, le leader turc avait changé l’équilibre des forces en soutenant le gouvernement de Tripoli des Frères musulmans avec lequel il a conclu un accord de zone économique exclusive, mais cela l’a mis dans une position de confrontation avec l’Égypte. L’Égypte a récemment signé un accord similaire avec la Grèce qui constitue un défi à l’entente turco-libyenne car ces deux zones économiques exclusives sont en partie superposées. Quand on songe au fait que l’ancien président égyptien Moubarak avait refusé en 2003 la proposition de la Grèce de faire un tel accord « pour ne pas blesser » la Turquie, arriver à ce point-là ne pourrait s’expliquer que par la politique étrangère dite de « solitude précieuse » théorisée par l’ancien ministre des affaires étrangères Davutoglu. Le fait que l’Arabie saoudite ait cédé sa place de « meilleure amie de la Turquie » à la monarchie du Qatar est en soi très significatif. D’autre part, étant donné que la Turquie ne maintient de bonnes relations ni avec la Syrie, ni avec Israël, ni avec Chypre, l’accord signé avec le régime instable de Tripoli (accord qui n’a d’ailleurs pas été ratifié par l’Assemblée de Tobrouk) est devenu de facto caduc. Cependant, aucun gisement de gaz naturel n’a pas encore été trouvé dans la région contestée de la Méditerranée orientale. Mais cela n’empêche pas Erdoğan de présenter ce problème à son électorat comme, encore une fois, une « question de survie » en mobilisant la rhétorique de la « patrie bleue ».

Le déploiement par Erdoğan d’environ vingt mille djihadistes et trois mille soldats de l’armée régulière en Libye a modifié le rapport de force et a accru son pouvoir de négociation avec Moscou. Néanmoins, l’avancée des troupes vers l’est à Syrte, Al Djufra et le croissant pétrolier a provoqué la réaction de l’Égypte dont l’Assemblée nationale a récemment ratifié une motion prévoyant d’envoyer des troupes au-delà de sa frontière. Les difficultés prévisibles d’approvisionnements en cas de guerre semblent faire obstacle à l’heure actuelle l’avancée des troupes soutenues par Ankara.

Il existe de considérables facteurs qui limitent les possibilités de manœuvre de la Turquie en Libye. Tout d’abord, elle avait pu justifier son intervention en Syrie sous prétexte de sauvegarder ses frontières contre les « infiltrations terroristes » mais ce genre d’arguments n’est pas valables en Libye alors que l’Égypte peut très bien justifier sa présence militaire en Libye par le danger imminent d’infiltration de djihadistes. De l’autre côté, Erdoğan, qui fut le protecteur inconditionnel de Morsi, s’est interdit toutes relations diplomatiques avec le régime actuel de Sisi qu’il qualifie de dictateur. Pourtant, il maintenait des relations fraternelles avec l’ancien président soudanais Omar el-Béchir qui fut l’objet d’accusations de génocide. Après tout, ce dernier avait le soutien des Frères musulmans. Somme toute, Erdoğan qui avait pu élargir sa marge de manœuvre en Syrie en négociant à la fois avec les russes et les américains qui toléraient la présence des troupes turques en zones frontalières, ne serait pas en mesure de bénéficier de la même compréhension en Libye. Il faudrait y ajouter que l’Égypte n’est certes pas la Syrie.

Il faut également souligner que cette politique étrangère qui n’est fondée sur aucune base rationnelle risque de déboucher sur des aventures dont les résultats pourraient être néfastes. Cette politique avait été inaugurée par l’élévation d’un mur à la frontière syrienne pour parer l’infiltration kurde, puis elle a visé l’invasion du territoire où les kurdes demandaient l’autonomie, faute de quoi Ankara a entrepris des manœuvres en Méditerranée et enfin a débarqué en Libye avec les djihadistes. Pendant ce temps-là, le budget de guerre a gonflé tandis que l’économie se contractait.

La lecture du sermon par le chef des affaires religieuses avec un sabre à la main, à la première prière de Vendredi à la suite de la reconversion en mi-juillet de la Sainte-Sophie en mosquée ne doit pas être considérée comme un simple rituel mais plutôt une prise de position politique ouverte. Bien qu’une telle position ait un retour à court terme dans la politique quotidienne, elle n’est soutenable. Malgré tout, Erdoğan a été capable, avec cette politique nationaliste et expansionniste, de faire taire les partis d’opposition hormis le HDP.

Le président Trump, avec qui Erdoğan a une amitié personnelle, constitue un support important de la politique étrangère d’Ankara. De ce point de vue, on peut aisément dire que les élections présidentielles en Novembre prochain aux États-Unis seront cruciales pour Erdoğan. Après tout, les deux voisins de la Turquie à sa frontière syrienne sont la Russie et les États-Unis.

Traduction : Osman S. Binatlı

  • 1. Politique formulée d’ailleurs par l’ex-ministre des affaires étrangères et puis l’ex-premier ministre M. Ahmet Davutoglu qui, il y a peu de temps a fondé son parti d’opposition avec une partie des islamistes déçus du parti au pouvoir.

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