Turquie : Après la tentative putschiste, état d’urgence et union nationale

C’est par l’instauration de l’état d’urgence qu’Erdogan et le Conseil de sécurité national ont répondu à la sanglante tentative de coup d’État qui avait eu lieu dans la nuit du 15 juillet.

Limité – pour l’instant – à une période de 3 mois, l’état d’urgence permet au gouvernement, entre autres, de prolonger la durée des gardes à vue jusqu’à trente jours, de déclarer des couvre-feux, d’interdire les rassemblements publics et d’édicter des « décrets à force législative ». Toutefois, si l’état d’urgence ne comprend pas la torture, celle-ci est déjà en vigueur, comme l’atteste les photos de militaires putschistes détenus diffusées avec fierté par l’agence de presse d’État…

Des purges et arrestations à la restructuration de l’État

Si l’on se fie aux chiffres officiels concernant les arrestations et les purges, le niveau d’infiltration de la confrérie de Fetullah Gülen (dont la responsabilité dans le coup d’État est désormais dévoilée par des témoignages) dans l’appareil d’État est stupéfiant. Il semblerait que les aides de camp d’Erdogan, ainsi que ceux du chef de l’état-major, soient dans le coup. Et l’aveu d’Erdogan selon lequel il n’avait pu joindre ni le chef des renseignements (qu’il appelait auparavant sa « boîte à secret ») ni le chef de l’état-major dans la nuit du coup d’État, ainsi que le fait que ces derniers aient pris connaissance de la tentative à 16 heures alors qu’Erdogan lui-même l’a appris quatre heures plus tard et par d’autres sources, indiquent que la conspiration est peut être plus profonde qu’il ne le semble.

Même si l’on peut douter que ces arrestations et purges soient toutes fondées, les chiffres indiquent surtout l’ampleur de la restructuration de l’État qu’Erdogan va tenter de réaliser. En l’espace de dix jours, 46 000 personnes travaillant dans la bureaucratie, le corps judiciaire, l’armée, la police, les médias publics, les universités, l’éducation nationale, ont été démises de leurs fonctions... Selon les chiffres officiels, 13 000 personnes ont été mises en garde à vue (dont 8 000 militaires et 1 500 policiers). Parmi les 5 863 arrestations, 123 concernent des généraux, 282 des policiers gradés, et 1 559 des juges et procureurs. 1 200 soldats, qui auraient été instrumentalisés par les putschistes, ont été relâchés. Dans le cadre de l’état d’urgence, 35 établissements de santé, 1 043 écoles privées, 1 229 fondations, 19 syndicats et confédérations, ainsi que 15 universités liées à Gülen ont été dissous. Et le Premier ministre Yildirim a récemment annoncé la dissolution de la garde présidentielle, dont 283 membres ont déjà été arrêtés.

Contre la tentative de coup d’État et la « dictature » d’Erdogan

En prenant conscience de l’insécurité dans lequel se trouve son régime, Erdogan, parallèlement à la vague d’opération anti-güleniste, baisse la tension face à ses opposants politiques, le CHP républicain-laïciste et le MHP d’extrême droite – excluant bien entendu le HDP –, dans le cadre d’une « union nationale » anti-­putschiste. Cette politique d’union nationale vise à restreindre les champs de bataille dans lesquels s’était engagé Erdogan (en misant sur une politique de polarisation et de conflit), dans le contexte d’une fragilisation de l’État, en tenant bien sûr compte du fait qu’il aura besoin des cadres républicains-kémalistes et de ceux du MHP pour combler le vide après le limogeage des gülenistes. 

Ainsi, les militaires inculpés et condamnés pour tentatives de coup d’État lors des procès de 2007-2010, procès orchestrés à l’époque par la police et les juges et procureurs gülenistes en alliance avec l’AKP, sont déjà rappelés en mission pour prendre la place des officiers gülenistes...

Dans le cadre de cet apaisement des tensions entre Erdogan et l’opposition, le CHP a pris l’initiative d’appeler le dimanche 24 juillet à un rassemblement de tous les partis sur la place Taksim – place interdite aux manifestations depuis Gezi mais ouverte aux rassemblements pro-Erdogan depuis le 15 juillet – « pour la démocratie et la République ». Diverses confédérations et syndicats, unions professionnelles, mouvements sociaux et groupes d’extrême gauche (dont Yeniyol, la section turque de la Quatrième internationale) ont saisi l’occasion pour ressortir dans la rue. Après des mois de répressions policière, il s’agissait d’exprimer l’opposition à la tentative de coup d’État, mais aussi à l’état d’urgence et à la « dictature » d’Erdogan, une soif de démocratie et de laïcité, en faisant retentir trois ans plus tard le slogan de Gezi, « Partout c’est Taksim, Partout c’est la résistance ! ». À suivre…

D’Istanbul, Uraz Aydin

 

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