Russie : nouveaux épisodes de la mobilisation contre la réforme des retraites

Sans surprise possible, la Douma de la Fédération de Russie, en deuxième lecture, entérinera fin septembre 2018 le projet de loi sur le recul de l’âge de départ à la retraite (qui n’avait pas été changé depuis près de 90 ans) : 65 ans au lieu de 60 ans pour les hommes ; 60 ans au lieu de 55 ans pour les femmes. Poutine compte à la Douma une majorité de députés de Russie unie, qui ne lui fera pas défaut. 

Mais les trois mois et demi écoulés depuis l’annonce de la réforme par le Premier ministre Medvedev, à la mi-juin dernier, au moment de l’ouverture des festivités du Mondial de football, ont été marqués par une mobilisation sociale et politique jamais vue en dix-huit ans de système poutinien.

Le mécontentement populaire s’exprime dans la rue

Une première journée de manifestations a eu lieu dès le 30 juin. Une seconde le 18 juillet. Une troisième le 2 septembre et une quatrième le 9 septembre dernier, cette dernière ayant lieu sur fond de scrutins électoraux organisés à l’échelle nationale, pour le renouvellement des gouverneurs de région et de notables municipaux. Ces manifestations ont eu lieu dans un grand nombre de villes du pays, et pas seulement à Moscou ou Saint-Pétersbourg. Qu’elles aient été autorisées (toujours dans des limites strictes) ou interdites (ce qui n’a pas été rare), elles ont rassemblé chaque fois des milliers de personnes – dont beaucoup de femmes –, bravant les interdits et les arrestations. De nombreux partis et organisations ont participé à cette campagne derrière le slogan « Le peuple contre », mais aussi « Carton rouge pour la réforme des retraites ». L’éventail allait des opposantEs d’extrême gauche ou de gauche aux partisans du nationaliste Navalny, en passant par des organisations syndicales et les partis que Poutine autorise à se présenter aux élections et à siéger dans diverses institutions (dont le Parti -communiste, KPRF).

L’establishment politique, bousculé mais conforté ?

Mécontentement et poussée venue d’en bas ont été assez forts pour que Poutine fasse partiellement machine arrière, à la mi-août. En ramenant, dans son projet, l’âge de départ à la retraite des femmes à 60 ans (au lieu des 63 ans initialement prévus) et en concédant quelques « avantages » à des catégories de salariéEs dont le travail ou la vie ont été particulièrement pénibles. Le 29 août, il s’adressait solennellement au peuple, par voie de télévision, pour tenter d’expliquer la nécessité de sa réforme. Étaient servis les arguments classiques des défenseurs des intérêts capitalistes : pas assez d’argent dans les caisses du fait du vieillissement, de la démographie en berne et de la baisse du nombre d’actifs par rapport aux retraitéEs, etc.1 Silence sur l’importante partie de la population qui travaille au noir et ne cotise pas ; silence sur le fait que l’espérance moyenne de vie masculine étant de 66 ans, le départ repoussé de 60 à 65 ans diminue dramatiquement la chance de profiter d’une retraite.

Le peuple reste opposé à cette réforme et l’a montré à nouveau par ses cortèges du 9 septembre dernier – que le pouvoir a tenté d’intimider par des arrestations (de gens généralement relâchés peu après) et inculpations plus massives, même si elles semblent rester dans le cadre d’une triste routine... Mais le mécontentement s’est exprimé aussi par les bulletins de vote. Le parti de Poutine a sensiblement reculé, surtout au profit du Parti communiste (très présent dans les dernières manifestations) qui a surfé sur l’impopularité de la réforme des retraites pour engranger des voix et décrocher quelques nouveaux postes... Dans quatre régions, des gouverneurs ne sont pas passés au premier tour. Dans onze régions sur vingt-six, Russie unie a obtenu moins de 50 % des voix.

Une pierre dans le jardin de Poutine ?

Ou un petit caillou dans la chaussure ? Les opposants les plus résolus à Poutine, ceux qui ont été les plus actifs, sur le terrain, contre la réforme des retraites (dont les militants d’extrême gauche et/ou syndicaux), n’ont pas pu prolonger leur action dans la campagne électorale. Ils ont été d’emblée exclus du jeu. Mais quelque chose a changé. Par delà la grandiloquence de ceux qui affirment dans les médias que « le temps des victoires faciles du Kremlin est révolu » ou que « les plaques tectoniques politiques de la Russie sont entrées en mouvement », force est de constater que c’est bel et bien sous la pression d’en bas, et d’elle seule, qu’un édifice en apparence solide montre quelques fissures. Et le goût de la mobilisation ne passe pas si facilement.

Michelle Verdier 

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