Russie : Dieu dans la Constitution, mais le Covid-19 sur terre

Si Poutine a fait inscrire dans le marbre de la constitution de la Fédération de Russie, par adoption d’amendements à la Douma le 10 mars, une référence à la « foi en Dieu » (et refusé d’y porter l’autorisation du mariage homosexuel), ledit bon dieu semble avoir puni celui qui se prend presque pour l’Eternel.

La révision de la Constitution, visant essentiellement à donner à Poutine la possibilité d’encore deux mandats au-delà de 2024 (davantage pour mettre des bâtons dans les roues de ses éventuels rivaux que pour s’assurer de régner jusqu’à 2036), est en passe d’être bousculée pour cause de coronavirus qui rend difficile d’organiser ce référendum-plébiscite du 22 avril devant l’entériner.

De l’opacité à quelque lumière

Pour ce qui est du virus, le pouvoir a commencé par le déni : ni vu ni connu ni craint ! Rien sur les risques de son expansion à partir de l’orient extrême du pays, proche de la Chine. Face à une population qui commençait à s’inquiéter, le pouvoir a dénoncé des manigances occidentales, ou affirmé qu’il ne s’agissait que d’une grosse grippe – déclarations de virologues à l’appui. Rien ou presque jusqu’à une première prise de position de Poutine le 19 mars, puis un tout récent oukaze (ordonnance) le 2 avril, fixant des mesures de sécurité sanitaire mais aussi et surtout des mesures économiques visant à protéger les « biens » de ceux qui en ont. Personne désormais ne cherche à cacher que la Fédération de Russie est, elle aussi, touchée – le virus passant les barrages sans pots-de-vin. Mais la communication officielle minimise très probablement encore les dégâts humains : 4 731 cas et 43 morts au 4 avril, mis en parallèle avec les 277 000 cas et 7 000 morts des États-Unis... Suivez mon regard !

Restons à la maison ! (#ОстаемсяДома)

Cela dit, pour les classes populaires, après une relative insouciance encouragée en haut lieu, des drames s’annoncent, avec notamment le risque sanitaire lié à un système de santé délabré et inégalitaire : d’un côté des secteurs de pointe réservés aux riches, de l’autre des dispensaires ou hôpitaux publics soumis à des cures d’austérité, dont le personnel est insuffisant et mal payé, à commencer par les médecins (rappelons que l’état sanitaire du pays se traduit par une espérance de vie à la naissance de presque dix ans inférieure à la moyenne de l’Union européenne).
L’ambiance est devenue pesante, beaucoup en ville portent masques et gants. Une « semaine fériée » a été accordée par Poutine jusqu’à la fin mars, puis prolongée d’un congé jusqu’à fin avril. Sur les réseaux sociaux, circulent des vidéos #RestonsAlaMaison (#ОстаемсяДома). Mais qui continue à travailler ou pas ? C’est plus problématique et le pays est un continent d’où bien peu d’informations percent à ce jour. Tout cependant semble avoir basculé très vite. Un grand nombre de familles sont à la campagne. TravailleurEs immigrés et jeunes salariéEs inquiets pour leur travail sont restés en ville. Les milieux expatriés ont galéré pour rentrer chez eux, surtout depuis l’annonce, le vendredi 3 avril, d’une réduction drastique – voire d’une suspension – des vols, y compris de rapatriements.

Qui va payer, au pays d’un capitalisme bien réel ?

Le pouvoir a donc sonné l’alarme et reste à savoir le prix que les classes populaires auront à payer, si elles laissent faire. Car sur le plan économique, si Poutine a évoqué des allégements d’impôts, des facilités de paiement, des étalements de remboursements de crédits ; s’il s’est engagé à ce que personne ne vive avec un SMIC inférieur à 25 000 roubles mensuels (303 euros environ), les mesures annoncées, bien vagues à ce jour, s’adressent avant tout aux privilégiés, accessoirement aux salariés les moins mal protégés – sachant que l’économie du pays est pour une large part informelle, parallèle, précaire, voire assumée dans d’importants secteurs du bâtiment ou du commerce par une main-d’œuvre sans papiers. Économie par ailleurs soumise à la chute des prix du pétrole et chute aussi du rouble. Le choc économique pourrait être rude, se solder entre autres par une augmentation brutale du chômage. Dans les petites villes ou campagnes où des gens se sont réfugiés, les emplois sont rares. Moins de travail, c’est moins de salaire et moins de moyens pour vivre, en particulier pour rembourser des crédits qui étranglent. Certains craignent même des famines. Dans une déclaration du 29 mars, des camarades du groupe d’extrême gauche RCD s’alarment de la situation et de ses développements catastrophiques possibles.

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