Philippines : Au nom de la drogue, Duterte en guerre contre les pauvres

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Amnesty International vient de publier un rapport accablant sur la situation aux Philippines. Elle juge que la « guerre à la drogue » permet une guerre meurtrière contre les pauvres.

Depuis l’annonce de la victoire électorale de Rodrigo Duterte, plus de 7 000 personnes ont été tuées dans le cadre de la « guerre à la drogue » déclenchée par le nouveau président. On sait le peu de cas que ce dernier fait des droits humains. Accusé de crimes contre l’humanité, le secrétaire à la Justice Vitaliano Aguirre II répond impavide qu’il ne peut y en avoir, puisque les victimes, des criminels, ne sont pas humaines, ne font pas partie de l’humanité !

Le rapport d’Amnesty International met à jour un véritable système de mise à mort. Duterte a promis l’impunité aux agents de police exécutant les basses œuvres. Les incitations à tuer sont venues, de façon répétée, des plus hautes autorités, et prenant une forme sonnante et trébuchante : « Nous sommes toujours payés à la confrontation [à savoir, un meurtre]… Le montant varie entre 8 000 pesos [environ 150 euros] et 15 000 pesos [280 euros]… Ce montant se comprend par tête. Donc si l’opération vise quatre personnes, cela fait 32 000 pesos… Nous sommes payés en liquide, en secret, par le quartier général… Il n’y a pas de prime pour les arrestations. On ne reçoit rien du tout », a expliqué ce policier à Amnesty1. Tuez et vous serez rémunérés, ne tuez pas et vous en serez pour vos frais !

Et maintenant l’armée...

Les entreprises de pompes funèbres s’y mettent aussi. Elles paient des commissions aux policiers qui leur fournissent un cadavre. Et en passant, les « forces de l’ordre » volent les victimes... Tirana Hassan d’Amnesty International relève que « pour l’essentiel, la police a systématiquement ciblé des pauvres et des personnes sans défense dans tout le pays. […] Ceci n’est pas une guerre contre la drogue, mais une guerre contre les pauvres. Sur la base de preuves inconsistantes, des gens accusés d’utiliser ou de vendre de la drogue sont tués pour de l’argent dans le cadre d’une économie de meurtre. »

Bien évidemment, le système en vient à déraper. Fort de leur impunité, des agents des forces de l’ordre s’en sont pris non pas à un pauvre mais à un homme d’affaires sud-coréen qu’ils ont assassiné au quartier général de la police, avant de faire chanter sa famille. Cette fois, le scandale a forcé la présidence à réagir. L’implication de la police dans la « guerre à la drogue » est officiellement suspendue, le temps d’une « réorganisation »…

Du coup, Duterte se tourne vers l’armée pour qu’elle s’implique directement dans la lutte contre la drogue. On n’arrête pas le progrès... Dans le même temps, un terme a été mis aux négociations de paix engagées à Oslo avec le Parti communiste des Philippines. Ce dernier a en effet annulé le cessez-le-feu mis en œuvre depuis août 2016. La réponse de la présidence ne s’est pas fait attendre : « J’ai dit aux soldats de se préparer à une guerre longue. J’ai dit que la [paix] ne viendra pas pendant notre génération » (le Monde.fr, 5 février). Le pays s’enfonce toujours plus dans une violence multiforme. Les résistances populaires se poursuivent, mais dans des conditions toujours plus dangereuses.

Pierre Rousset

 

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