Perpignan, capitale d’un jour de l’indépendantisme catalan !

Samedi 29 février la ville va accueillir entre 70 000 et 100 000 personnes, doublant quasiment sa population intra-muros, venues principalement de toute la Catalogne sud, celle qui lutte contre l’Etat espagnol pour faire valoir son droit à s’autodéterminer par référendum (soutenu régulièrement à 70-80% selon les sondages) et, pour une moitié de ses habitants, afin de convaincre l’autre moitié de la nécessité de se proclamer indépendante.

Perpignan, événement « bissextile » du processus indépendantiste  

Cet événement perpignanais s’inscrit évidemment dans la longue séquence des mobilisations indépendantistes démarrées en 2012 suite à la décision, deux ans auparavant, du Tribunal Constitutionnel d’amputer de certains de ses pans essentiels le nouveau statut d’Autonomie de la Catalogne, pourtant déjà passablement nettoyé avant approbation par… le Congrès des Députés espagnols. C’est de cette période que date l’essor d’un mouvement indépendantiste jusque là largement minoritaire de par le consensus qui avait prévalu en faveur de l’Etat des Autonomies au moment de la sortie « démocratique » du franquisme : témoignent de cet essor les centaines de milliers, parfois le million, de participants aux « Diadas » (fête nationale catalane le 11 septembre) ou la majorité sans cesse reconduite au Parlement catalan. Le point culminant de ce processus fut, comment l’oublier, le référendum du 1er octobre 2017, par lequel, à travers la revendication d’indépendance s’était affirmée une mobilisation pour une République s’opposant frontalement à un régime monarchiste parlementaire n’ayant jamais soldé, en ses fondements capitalistes, sa dette envers le parrainage franquiste dont il avait bénéficié à sa naissance. On ne reviendra pas ici sur la violente répression policière qui s’était abattue sur les votants à ce référendum, ni sur les arrestations, les longs emprisonnements préventifs et les lourdes condamnations qui s’ensuivirent, ces dernières mettant le feu aux poudres en octobre dernier dans les rues de Barcelone et suscitant des marches de protestation réunissant des centaines de milliers de participants ou le spectaculaire blocage de l’aéroport de la métropole catalane ou encore la tout aussi spectaculaire fermeture de la frontière avec la France.

C’est cette combativité populaire qui va trouver à Perpignan l’occasion de s’exprimer à nouveau pour envoyer le signal que son échec à relancer en continu la dynamique indépendantiste autour du premier objectif de libération des prisonniers politiques mais aussi dans la perspective de remettre en avant le « droit de décider » (l’autodétermination) ne signe pas, loin de là, sa résignation à la défaite. C’est sur ce point qu’il convient de s’arrêter pour bien mesurer ce qui va se signifier politiquement samedi prochain. En effet, au cœur de cet événement, la présence de Carles Puigdemont, le président de la Généralité (gouvernement autonome de la Catalogne) destitué en 2017 mais aujourd’hui ayant gagné de haute lutte politico-judiciaire d’être reconnu député européen, interroge en dehors de la Catalogne, en particulier à gauche, y compris chez les anticapitalistes.

De quoi Puigdemont est-il le nom ? 

En effet ce personnage est indéniablement de droite, de la droite modérée ou centriste, et il semble incarner ce qui serait la dimension, disons-le, bourgeoise, petite-bourgeoise diraient certains, du « nationalisme » catalan.  La conséquence étant parfois, souvent, que la gauche n’aurait pas sa place dans cette mobilisation ou dans les actions internationales de solidarité avec celle-ci. On pourrait renvoyer ceux et celles qui, adoptant cette position, se revendiqueraient d’une certaine orthodoxie anticapitaliste « classe contre classe », à la lecture des écrits de figures marxistes comme Lénine ou Trotsky, sans parler de l’éminent Andreu Nin : ils posent très clairement (en menant des pratiques accordées à ces préconisations) la nécessité que les révolutionnaires s’impliquent dans les mobilisations nationales démocratiques de masse sans faire de leurs directions bourgeoises un obstacle à cette implication. Et cela parce que c’est là la condition nécessaire pour que le corollaire incontournable à cette insertion, le développement d’un plan d’action et d’un programme révolutionnaires, ait une chance, même minime, de toucher les couches populaires mobilisées et, de proche en proche, de mettre en cause l’hégémonie bourgeoise initiale. L’objectif étant, dans une logique, en quelque sorte de « révolution permanente », que ce l’on n’hésitait pas alors à appeler prolétariat démontre sa capacité à déployer lui-même, dans toute sa plénitude démocratique et… internationaliste que ladite direction bourgeoise est incapable d’assumer, la revendication nationale en l’articulant dialectiquement à un processus  social et politique d’émancipation anticapitaliste.  

Il n’y a aucune mauvaise ironie à faire ce rappel principiel historique qui est en fait une invitation à repenser, ce n’est pas le lieu dans cet article, ce positionnement en faisant l’hypothèse que, malgré les criantes différences d’époque, il est, dans ses énoncés essentiels, tout à fait d’actualité ou fécondement actualisable ! 

Pour revenir au rassemblement perpignanais, l’erreur majeure serait d’interpréter la présence massive d’une fraction du peuple catalan comme un acte d’adhésion au programme politique de Carles Puigdemont ou, plus exactement et c’est au fond cela qui est significatif, à celui que défend son organisation Junts per Cat (JxC, Ensemble pour la Catalogne)  qui inscrit l’idée d’indépendance républicaine de la Catalogne dans une logique économique de marché indiscutable. Significatif est en effet le décalage qu’il y a entre, d’une part, ce que Carles Puigdemont travaille à incarner et ce qui fait que tant de Catalan.e.s s’y reconnaissent jusqu’à aller le manifester de l’autre côté de la frontière et, d’autre part, ce que dit et fait JxC. Tout se joue autour de l’extériorité politique qu’autorise la condition même d’exilé de Carles Puigdemont, la latitude que cela lui donne pour échapper aux vicissitudes peu reluisantes de la gestion du quotidien politique par son organisation mais aussi par le Govern (le gouvernement de l’autonomie catalane) qu’elle dirige, que l’on pourrait caractériser, d’une part, par un mélange, aux limites de l’incohérence, d’opportunisme politicien très « autonomiste » (capable de lâcher, à l’espagnole, la police catalane contre les manifestants indépendantistes !) et de purisme indépendantiste où la prime va incontestablement au premier et, d’autre part, par une dérisoire course à l’échalote avec l’autre grand parti indépendantiste, celui de la gauche républicaine (ERC) pour faire valoir ce purisme de pacotille. 

Le paradoxal avantage d’être hors sol espagnol ! 

Carles Puigdemont évite, depuis Bruxelles, de mettre les mains dans ce cambouis politicien de la catalanité institutionnelle en occupant une position bonapartiste, au-dessus de cette mêlée, se permettant tout au plus de faire vibrer, mais sans trop appuyer, la fibre indépendantiste au détriment d’ERC. En somme l’indépendance est vraiment la chose exclusive de ce personnage et il parvient à l’incarner mais, pour le coup, dans sa radicalité intransigeante. Une radicalité qui peut se prévaloir des succès contre l’Etat espagnol que sont les successifs rejets par les justices européennes des demandes d’extradition à son encontre et surtout l’acquisition, par un frontal désaveu infligé récemment par la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) au Tribunal Suprême et à tout le « deep state » à forte connotation franquiste qu’il condense, de son mandat de député européen et de l’immunité qu’il lui reconnaît et qui le met à l’abri, sauf peu probable levée,  de toute extradition. C’est de tout ceci dont lui est reconnaissant le peuple indépendantiste, toutes tendances confondues par-delà les clivages politiciens dont il vient d’être question, et c’est cela qui s’exprimera avant tout à Perpignan sur fond d’hommage au courage dont il est crédité pour avoir pris le chemin d’un long exil, en total contrepoint de la campagne médiatique de l’espagnolisme le présentant comme « un lâche fuyard de la justice de son pays (sic) ». 

On peut toujours estimer, avec quelque surplomb inquiétant, que le bon peuple indépendantiste se fait ingénument piéger par le double jeu politicien de cette droite catalaniste où, finalement Carles Puigdemont serait la caution indépendantiste radicale de l’indépendantisme à fort syndrome « autonomiste » (donc anti-indépendantiste) de ses camarades restés sur le terrain. Le plus plausible cependant est que ce peuple indépendantiste, avec toute son hétérogénéité de droite, de gauche, de ni de droite, ni de gauche et … électoralement abstentionniste, voit, certes encore intuitivement, dans la bataille que mène l’ancien président de la Généralité ce qui fait défaut à JxC : les vertus radicales, conformes à une authentique stratégie indépendantiste, inhérentes à son absence, sa mise à distance des institutions espagnoles mais aussi catalanes, y compris Généralité, Govern, Parlament et, en lien avec ceux-ci, des partis indépendantistes majoritaires, dans le lamentable spectacle de divisions, de soumission aux diktats de la « justice » espagnole et de… « négociations » engagées actuellement, dans l’incroyable jeu de faux semblants et de faux fuyants, avec Madrid qu’ils donnent.  

Puigdemont catalyseur momentanément reconnu de la crise du régime espagnol

Carles Puigdemont (et, à un degré moindre les deux autres députés indépendantistes exilés « validés » par la CJUE, Clara Ponsatí et Toni Comín qui seront présents aussi à Perpignan) sont reconnus principalement pour être les leviers incontestables que ni les partis de l’intérieur ni même, il faut le dire clairement, le mouvement populaire in situ lui-même ne sont aujourd’hui : les leviers de la mise en crise continuelle du régime de Madrid. En se déplaçant à Perpignan, Carles Puigdemont et ses deux camarades, à la limite malgré eux, comme poussés paradoxalement à être plus « radicaux » qu’ils ne le voudraient par la guerre judiciaire qui les empêche de revenir dans l’Etat espagnol, malgré l’immunité dont ils jouissent, sont de puissants révélateurs des dévastations politiques que produit l’espagnolisme au pouvoir : sur les libertés démocratiques bien sûr obligées de s’exiler à Perpignan pour dénoncer leur saccage de l’autre côté de la frontière, mais aussi sur le comportement des partis et organisations qui, à un moment où un autre, se sont insurgés contre ledit espagnolisme : Podemos (et Unidas Podemos, “Unis, nous Pouvons”, convergence de partis autour de Podemos) intégrant un gouvernement hégémonisé par un PSOE inébranlablement prorégime derrière ses affichages « gauche progressiste », ERC et JxC « négociant » avec le PSOE ce qu’il dit toujours n’être pas disposé à négocier, le référendum d’autodétermination et le droit à l’indépendance.

L’écart dont Carles Puigdemont est le lieu : entre deux lui-mêmes, l’indépendantiste affiché marquant des points contre le régime espagnoliste et le « droitier » refoulé qui se tait sur ce que ses amis politiques font en contrepoint de la logique indépendantiste, est un point d’équilibre, à sa façon, bonapartiste, qui n’est pas appelé à durer. Le temps que des illusions, bien réelles, sur une partie du peuple de gauche et au-delà dans l’ensemble de l’Etat espagnol se dissipent sur le nouveau gouvernement central que Bruxelles vient une nouvelle fois de mettre en garde pour son prévisible défaut (sic) de rigueur en matière budgétaire. Le temps que, plus spécifiquement à la Catalogne, les « négociations » sur le conflit territorial se révèlent un véritable jeu de dupes visant avant tout à accentuer les divisions de l’indépendantisme pour l’enfermer dans une problématique améliorée de « l’autonomisme » et accessoirement à instrumentaliser une partie de celui-ci afin que ses votes au Congrès de Madrid permettent au budget de « passer ».  Cet éclaircissement des enjeux politiques de fond devrait rendre plus difficile que l’aura de l’exilé « magnifique » continue à alimenter la résilience combative mais sans débouché immédiat de l’indépendantisme populaire.  

Seuls les indépendantistes anticapitalistes de la CUP (Candidatures d’Unité Populaire) et ceux des CDR (Comités de Défense de la République) parviennent tant bien que mal à poser les repères stratégiques, étroitement associés, de l’autodétermination et de l’indépendantisme indéconnectables des revendications sociales et sociétales, les premiers au Parlement catalan et sur le terrain des élections, les seconds (avec les militants de la CUP) dans la rue mais avec des difficultés tactiques évidentes du fait même, pour partie au moins, de l’effet Puigdemont dont la dynamique radicalisatrice ne joue à plein qu’à Perpignan, sans qu’elle trouve un relais organique, c’est le moins que l’on puisse dire, à Barcelone pour les raisons politiciennes évoquées plus haut. 

La CUP et les CDR seront présents à Perpignan, actualisant de fait les schémas de participation, sans préalable antibourgeois, au mouvement national catalan, tels qu’énoncés en son temps par Andreu Nin. Il leur reste à lever le défi que cette participation soit contemporaine ne serait-ce que d’un embryon … d’indépendance politique vis-à-vis des rythmes bourgeois que les partis majoritaires imposent au dit mouvement. Défi courageux mais indéniablement difficile dans l’actuel contexte de répression maintenue malgré le décrochage tacticiennement « négociateur » du PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol).  Défi qui ne saurait faire l’impasse sur l’événement de Perpignan !

Voilà les raisons pour lesquelles les anticapitalistes conséquents devraient se défaire de leurs éventuelles réticences à s’investir dans la solidarité avec la lutte nationale, démocratique, républicaine anti-monarchiste, autodéterminatrice/indépendantisteantiraciste de la Catalogne…

Antoine Rabadan

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