Maroc : L’eau ne bout plus mais brûle encore

Après avoir suspendu leur grève le 26 avril, les enseignantEs contractuels du Maroc maintiennent leur revendication : la titularisation au statut général de la fonction publique. Ces contractuelEs étaient en grève depuis le 4 mars.

Le choix du Maroc de réduire les dépenses publiques d’éducation et d’aller vers un poids croissant du secteur privé date des années 1980, avec les programmes d’ajustement structurel du FMI. Un coup d’accélérateur au développement de l’enseignement privé a été mis à partir de 2000 : incitations fiscales, partenariats public-privé. En 2018, 14% des élèves sont scolarisés dans le privé, quatre fois plus qu’en 2008. Les inégalités scolaires ont explosé, y compris au sein du secteur privé, en grande majorité à but lucratif. Il y a les écoles privées qui servent à la reproduction sociale de la bourgeoisie, comme les écoles françaises. Et il y a des écoles privées de mauvaise qualité qui ne servent que de porte de sortie à l’enseignement public, en saignant à blanc les familles populaires qui peuvent y laisser la moitié d’un salaire. 

Grève illimitée

En 2016, l’éducation publique est au bord de l’implosion, avec des classes pouvant atteindre 70 élèves. Le gouvernement décide alors d’embaucher des enseignantEs, mais presque exclusivement en CDD. En 2019, il y a désormais 55 000 contractuelEs, quasiment pas formés, sur 240 000 enseignantEs. 

Dès 2017, ces enseignantEs contractuels se sont organisés en une Coordination nationale (CNEC), à laquelle ont été éluEs des déléguéEs de toutes les régions, pour obtenir leur titularisation. Plusieurs grèves sont organisées.

En février 2019, les académies ont tenté d’imposer aux profs contractuels la signature d’une annexe au contrat qui entérine leur précarité. Les salaires des récalcitrantEs ont été suspendus. Cela a déclenché une première grève du 19 au 22 février, et une grande manifestation nationale le 20 février. Cette dernière a été un succès, les enseignantEs titulaires y participant également. Les slogans dépassaient largement le seul problème de l’éducation. D’où l’appel de la CNEC à la grève illimitée à partir du 3 mars, suivie à près de 100%.

« Maroc à deux vitesses »

Le mouvement, qui générait des manifestations quasi-quotidiennes, a été extrêmement populaire car en écho au sentiment d’un « Maroc à deux vitesses » dans tous les domaines. Les profs titulaires ont fait plusieurs journées de grève majoritaire en soutien, les lycéenEs sont eux aussi descendus manifester. Et la répression brutale n’a pas entamé la détermination.

Le gouvernement a tout essayé pour mettre fin au mouvement : promesses, intimidations, manœuvres d’isolement avec la bureaucratie syndicale. La grève a été cassée par l’emploi massif d’intérimaires, qui a conduit la CNEC à suspendre la grève. Des discussions avec le ministre ont été ouvertes, ce que ce dernier refusait jusque-là, mais pas de quoi satisfaire les contractuelEs, qui n’exercent plus assez de pression.

Des appels intersyndicaux à des journées de grève dans l’éducation ont pris le relais ce mois de mai, qui ne rencontrent pas le même succès pour l’instant. Les contractuels restent eux organisés et n’abandonnent pas leur combat. Après les Hirak (mouvements) dans le Rif et ailleurs, après les mouvements des lycéenEs et la colère des bidonvilles démolis de Casablanca, puis maintenant l’éducation, le régime peut bien casser les grèves et embastiller celles et ceux qui lui tiennent tête, il ne peut plus dormir sur ses deux oreilles. 

Bilal Malik

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