Macron et l’effacement de la dette africaine : de la poudre de perlimpinpin

Rémi Grumel

Rémi Grumel est membre du groupe de travail économique du NPA.

Lors de sa dernière allocution télévisée le 13 avril, Emmanuel Macron a fait une déclaration étonnante : « Nous devons aussi savoir aider nos voisins d’Afrique à lutter contre le virus plus efficacement, les aider aussi sur le plan économique en annulant massivement leur dette. »  Aussitôt, certains ont crié au loup sur les réseaux sociaux, demandant que l’on fasse de même pour les entreprises françaises. Mais derrière les effets d’annonce, qu’en est-il vraiment ? Peut-on compter réellement sur Macron pour annuler gentiment et sans contrepartie les dettes des États africains ? 

Les États africains en première ligne dans la crise de la dette qui vient

Les pays d’Afrique sont en première ligne dans la crise du coronavirus : leurs systèmes de santé sont encore plus déplorables que ceux des pays du Nord, et la crise économique les frappe de plein fouet avec des fuites massives de capitaux et la chute des prix des matières premières (pétrole, coton, cacao, cuivre…) qui représentent une grande partie de leurs exportations, mais aussi des recettes fiscales des États : par exemple, plus de 60% du budget de l’État du Congo-Brazzaville repose sur les exportations de pétrole1. Après s’être à nouveau fortement endettés depuis 20102, ils voient alors leurs marges de manœuvre budgétaires se réduire, au moment même où ils cherchent à limiter la violence de la crise sanitaire et économique en cours. Le ministre français de l’Économie Bruno Le Maire a même récemment parlé de risques de pénuries alimentaires, dans un contexte où, avec des exportations en baisse, ces pays peinent à financer leurs importations de produits alimentaires finis3. La crise de la dette approche et aura des conséquences désastreuses sur les populations.

De l’ « annulation de la dette des États » au « moratoire » sur les intérêts de la dette

La dette publique et privée des pays dominés est un instrument essentiel de l’impérialisme, pour au moins deux raisons : elle permet aux capitalistes des pays les plus avancés de prélever, par l’intérêt payé sur cette dette via la taxation des salariéEs et de la paysannerie, une partie de la plus-value créée dans ces pays. Elle leur permet aussi d’exercer une pression sur les politiques étrangères et douanières de ces États. La dette publique du continent africain est aujourd’hui détenue à 35% par les institutions « multilatérales » comme la Banque mondiale ou le FMI, à 20% par la Chine et à 32% par des entités du capital financier, par exemple des « fonds vautours » qui spéculent sur la dette des pays les plus endettés. Macron ne pourra donc pas annuler seul la dette publique des États africains puisque l’État français n’en détient qu’une infime partie, ce qui veut dire que son annulation n’aurait qu’un très faible impact. Aussi, les capitalistes financiers des fameux « fonds vautours » ne se priveront pas, comme ils l’avaient fait lors du défaut de paiement argentin en 2001, d’attaquer ces États en justice pour récupérer la mise ! L’annonce de Macron d' « annulation de la dette des États » s’est aussitôt transformée en « moratoire » qui concerne uniquement un projet de suspension par le FMI et les pays du « Club de Paris »4 des intérêts de la dette de 19 pays d’Afrique. 

Face à l’impérialisme, la répudiation totale des dettes sans contreparties ! 

En répondant à l’appel5 du président sénégalais Macky Sall – fervent défenseur de l’impérialisme français en Afrique de l’Ouest, et pour qui « la Françafrique n’existe pas »6 – en faveur de l’annulation des dettes, Macron entend profiter de la crise pour s’attirer les sympathies des classes dirigeantes locales du continent. Ces dernières années, beaucoup de gouvernements d’Afrique subsaharienne ont ouvert leurs marchés aux capitaux chinois qui développent et prennent de plus en plus le contrôle des industries locales. Il s’agit donc pour Macron de trouver, malgré les difficultés, un moyen d’offrir des conditions favorables de restructuration de la dette de ces États afin d’obtenir en contrepartie des contrats commerciaux pour les multinationales françaises et donc de réaffirmer l’impérialisme français sur le territoire face à l’influence croissante de la Chine. Nos dirigeantEs ont aussi en mémoire la série de révoltes populaires observées dans différents pays d’Afrique subsaharienne lors de la crise de 2008 et cherchent à éviter un potentiel embrasement, prévisible si la pénurie alimentaire se confirme et que la récession fait exploser le chômage. Mais même de ce point de vue, les annulations de dette ne seront que partielles puisque cela impacterait les marchés financiers occidentaux, et Bruno Le Maire a déjà temporisé en précisant que cela se ferait « au cas par cas ». 

L’ensemble de la dette publique des pays d’Afrique doit être annulé, le système bancaire socialisé, et les multinationales impérialistes doivent cesser de piller les pays du continent7. Leurs unités de production en Afrique doivent passer sous le contrôle des travailleurEs (sans indemnité pour les actionnaires) pour être mises au service des besoins de la population. 

  • 1. Source : https://www.voaafrique.com/a/brazzaville-garde-espoir-face-a-la-crise-petroliere/3828563.html. Notons que la multinationale pétrolière française Total est très présente au Congo-Brazzaville.
  • 2. De 2010 à 2018, le poids de la dette publique sur l’ensemble du continent africain est passé de 35% à 60% du PIB du continent !
  • 3. Pour pouvoir importer des marchandises, un pays doit détenir de la monnaie étrangère, et cette monnaie étrangère s’obtient principalement par le paiement par les entreprises étrangères des exportations.
  • 4. Le « Club de Paris » est une organisation internationale informelle qui regroupe 19 États capitalistes avancés (dont la France, les Etats-Unis et le Japon) et détenteurs de dettes. Il se réunit en temps de crise pour discuter de restructurations (annulations partielles ou report des échéances) de la dette de certains pays, notamment parmi les plus pauvres.
  • 5. Lire la tribune de Macky Sall du 9 avril 2020 : « L’Afrique et le monde face au coronavirus », sur https://www.jeuneafrique.com/924820/societe/tribune-lafrique-et-le-monde-face-au-coronavirus-par-macky-sall/
  • 6. Propos que Macky Sall a tenus dans une interview donnée à Euronews en 2014, dans laquelle il félicite par ailleurs l’État français pour son intervention militaire au Mali. Voir ici : https://www.youtube.com/embed/eFPA7TdKXSU
  • 7. n 2015, 50 milliards de dollars échappaient au fisc des États africains à cause des pratiques d’évasion et d’optimisation fiscale, ce qui représente le double de ce qu’ils recevaient la même année en termes d’ « aide au développement ». Par exemple, les multinationales manipulent les « prix de transferts » entre filiales locales et maisons-mères pour afficher dans ces pays des profits biens plus faibles que ceux qu’ils y ont effectivement réalisés, et pour ainsi les faire taxer dans des pays où les impôts sur les sociétés sont plus faibles.

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