Lutte de classe et exploitation sans médiation en Inde

Alors que le confinement des entreprises s’est assoupli depuis plusieurs semaines, le nombre de morts du Covid-19 identifiés augmente de plus en plus vite. L’économie devrait, en grande partie, « rouvrir » cette semaine. Modi annonce un plan de 250 milliards d’euros correspondant à 10 % du PIB. Capitale économique, Mumbai compte 25 % des 2 000 morts identifiés du pays.

Dans le même temps, particulièrement depuis début mai, rassemblements, émeutes et affrontements ont marqué des centaines de villes et zones industrielles malgré le confinement resté des plus violents. Petits et grands, ces soulèvements mobilisent souvent des ouvrierEs migrants cherchant à rentrer chez eux. Seul choix immédiat, le retour dans les villages d’origine est un retour dans des campagnes misérables auxquelles ces travailleurEs avaient tenté d’échapper. Des villages encore appauvris par le confinement, auquel s’ajoute sans doute le virus qui circule par les déplacements de centaines de milliers de personnes. Et la mousson arrive dans quelques semaines.

La tempête ouvrière…

Au Tamil Nadu, ce sont des travailleurEs du nettoyage et de l’assainissement de différentes villes qui se sont battus pour des embauches et des protections. Le 8 mai au Jammu à l’autre bout du pays, plus de mille ouvriers du textile de Kathua ont envahi une autoroute et jeté des milliers de pierres sur leur usine pour exiger le paiement de leur salaire et protester contre le gouvernement et leur patron. Le 9 mai, soixante ouvriers d’Hazira une importante ville industrielle portuaire du Gujarat étaient arrêtés après une manifestation groupant des milliers de travailleurEs de l’industrie textile ou de la construction. C’était, pour ces ouvrierEs cherchant à rentrer chez eux, le quatrième tumulte depuis un mois et il y avait déjà eu des arrestations dix jours avant pour « émeutes et violation du confinement ». Ce type de mobilisation a été vu aussi bien dans le sud du pays qu’au Bengale ou au Rajasthan. Ce week-end, les émeutes de travailleurEs migrants ont touché Sendhwa au Madhya Pradesh. À mesure que l’économie repart, les capitalistes cherchent à garder les travailleurEs proches des usines et les flics peuvent pourchasser celles et ceux qui partent.

À Delhi, où le virus et la faim semblent légèrement moins présents que dans le reste du pays, des formes d’émeutes pour l’accès à la nourriture ont eu lieu dans le centre de la ville et on compte les suicides. Au bout de près de deux mois de confinement et de perte de revenus, la situation empire très certainement. Les images d’enfants transportés avec des valises à roulettes s’ajoutent à celles des travailleurEs morts sur les routes comme ces vingt ouvriers écrasés par un train de marchandises à Aurangabad dans le Maharastra ou ces vingt-cinq migrantEs morts à Auraiya dans l’Uttar Pradesh dans l’accident des camions qui les transportaient.

… face au talon de fer

De la répression directe contre les plus pauvres aux poursuites et arrestations de journalistes et de militantEs connus, le confinement a été des plus autoritaires. Aux flics et paramilitaires s’ajoutent des formes de milices bloquant parfois les entrées des villages et quartiers. L’Uttar Pradesh, État fédéré dirigé par un yogi d’extrême droite, a instauré des peines à l’encontre de celles et ceux qui seront accusés de transmettre volontairement la maladie, des peines pouvant aller à la perpétuité qui toucheront ­surtout les pauvres et les minorités.  

Cet État fédéré a été le premier à profiter du Covid pour supprimer la quasi-entièreté des législations du travail pour trois ans. La nouvelle durée du travail : 12 heures par jour, six jours par semaine. Le travail des enfants reste pour le moment encadré, cependant la misère et la déscolarisation de masse liées au confinement ne tarderont peut-être pas à mettre la question sur le devant de la scène. L’Odisha, le Madhya Pradesh, le Gujarat, l’Haryana, l’Himachal Pradesh, ou encore le Punjab et le Rajasthan, qui sont dirigés par le Congrès (opposition à Modi), ont suivi le mouvement de destruction du droit du travail qui concerne maintenant tout le nord-ouest du pays. D’autres États devraient suivre notamment l’Assam. Les possibilités de recours juridiques pour les travailleurEs concernent celles et ceux qui ont un contrat et sont systématiquement réduites depuis des années mais le virus est une belle aubaine. Ce nouveau développement pourra difficilement manquer de mener à des affrontements plus directs.

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