Libye : et après les urnes ?

Pour la deuxième fois depuis la chute du colonel Kadhafi en 2011, la Libye a été appelée aux urnes, mercredi 25 juin. Le scrutin a été émaillé de violences allant jusqu’à des assassinats, dont celui, ciblé, de l’avocate Salwa Bouguiguis, militante des droits des femmes, libérale et ex-membre du Conseil national de transition (CNT) en 2011.

Les LibyenEs ont boudé les urnes. Sur environ 3,4 millions de personnes ayant le droit de voter, seuls 1,5 million s’étaient inscritEs, contre 2,8 millions pour le scrutin de 2012. La « Haute commission électorale » a avancé un chiffre de 630 000 suffrages exprimés (soit 42 %).

Le manque de crédibilité des candidatures
Toutes les candidatures étaient obligatoirement « hors parti », puisque les listes de partis politiques étaient interdites. Un candidat a bien résumé la situation : « Tout seul (dans le sens de sans parti) c’est difficile d’établir un programme. Donc, nous, les candidats, avons à peu près tous fait la même chose » au niveau des propositions avancées.
Les alliances futures sont encore peu prévisibles. Mais il faut très probablement s’attendre à une domination islamo-conservatrice.
Lors des élections législatives de 2012, l’« Alliance des forces nationales », regroupant des libéraux, nationalistes et bourgeois démocrates, était arrivée largement en tête avec 48 % des voix. Venait ensuite avec 10,3 %, l’émanation locale des Frères musulmans.
Les islamistes et islamo-­conservateurs sont arrivés, mieux que les autres forces, à construire des alliances, en trouvant des soutiens parmi les députés non inscrits. Ces derniers étaient souvent des notables locaux avec un profil « tribal ».
Structuration tribale et pouvoir des milices
Kadhafi avait interdit tous les partis politiques et toute expression collective de la société « qui ne ferait que diviser le peuple, alors que le peuple est au pouvoir »... Cela ne laissait comme mode d’expression politique que les structures claniques et tribales. En outre, les notables locaux étaient souvent proches de telle ou telle milice locale.
À la différence de la Tunisie ou de l’Égypte, le renversement de l’ancien régime avait surtout été l’œuvre de groupes de rebelles armés. Ceux-ci ont gagné un poids important après la chute de Kadhafi. Et surtout, les nouvelles autorités avaient promis de rémunérer les membres des milices. Résultat, leur nombre est passé de 25 000 à environ 300 000… Certaines milices ont une orientation islamiste voire djihadistes, d’autres sont laïques ou à connotation régionale.

La situation des droits des femmes
L’un des premiers textes des nouvelles autorités portait sur la facilitation de la polygamie : Kadhafi avait donné à la première épouse un droit d’opposition, pouvant empêcher son mari de se marier une seconde fois. Le nouveau pouvoir a amendé la loi en enlevant ce droit d’opposition. Même si le tribunal constitutionnel a ensuite cassé cet amendement, cela a permis aux islamistes et conservateurs de se forger des alliances parmi les non-inscrits.
Néanmoins, les associations et ONG se battant pour les droits des femmes ne sont pas restées inactives. Elles ont même obtenu une victoire importante avec les décrets de février et juin 2014 qui reconnaissent comme crime les viols perpétrés pendant les combats de 2011. Il s’agit d’un important pas en avant dans un pays où, longtemps, les femmes violées se sont tues par peur d’être à leur tour en situation d’accusées.

L’offensive militaire contre les milices islamistes
Sous la direction du général Haftar, elle se poursuit depuis mai dans l’est de la Libye avec le soutien d’une partie de la population. Il prétend avoir levé 70 000 hommes, soit autant que les islamistes qu’il combat. Le général se rêve un destin comparable à celui de Sissi, le nouvel « homme fort » de l’Égypte, qu’il dit admirer.
Pour le moment, il n’intervient pas directement sur la scène politique, et n’a pas présenté de candidature aux élections. Les liens prétendus ou réels de Haftar avec les USA font l’objet de nombreuses spéculations : il avait fait défection à Kadhafi dans les années 1980 pour vivre ensuite aux États-Unis… à proximité du quartier général de la CIA.

Bertold du Ryon

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