Liban : le retour de la politique du vide ?

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Les pressions saoudiennes sur le Premier ministre libanais Saad Hariri ont presque eu gain de cause d’un court état de grâce. Hariri a certes « suspendu » sa démission le 22 novembre 2017, mais le Liban n’est pas loin de renouer avec une politique du vide caractéristique des années post-2005, une fois le retrait des troupes syriennes du Liban effectué.

Saad Hariri s’était donné la stature d’un homme de compromis. La politique de la main tendue à la Coalition adverse du 8 mars – emmenée par le Hezbollah – avait abouti à l’élection à la présidence de la République de Michel Aoun, en octobre 2016, et à la naissance d’un gouvernement d’union nationale, deux mois plus tard.

Mais les échelles libanaise et régionale se confondent. Trump et les Saoudiens ont fait de l’Iran, du Hezbollah – et du Hamas palestinien – des ennemis à abattre. La perspective d’un gouvernement d’union nationale libanais, si elle faisait sens au Liban, rentrait ainsi de plus en plus en contradiction avec les grandes lignes de force régionales.

Saad Hariri, un héritier

Hariri porte à bout de bras un Courant du futur qui est en manque de récit historique – notamment pour la communauté sunnite, qu’il peine de plus en plus à mobiliser.

Son père Rafiq Hariri (1944-2005) pouvait se prévaloir de ses origines populaires, d’un engagement passé dans les rangs du Mouvement des nationalistes arabes (MNA), inspiré du nassérisme, de la figure du self-made man et d’un Rockefeller libanais attaché à la reconstruction du Liban post-guerre civile. Les années 1990 fonctionnaient selon un partage des tâches : le Premier ministre Rafiq Hariri soutenait officiellement la résistance militaire d’un Hezbollah au sud du Liban occupé par Israël, et pouvait inscrire ses mandats dans un grand récit relatif au conflit israélo-arabe et à la cause palestinienne. Cela n’empêchait pas une opposition sur le volet économique, mais la complémentarité fonctionnait – jusqu’à un certain point.

Le fils ne peut avoir ces prétentions : il est « l’héritier de ». Il peut bien essayer de mobiliser la communauté sunnite libanaise : mais il manque d’une véritable narration historique. En conséquence, sa base populaire s’érode. Le soutien saoudien devient en outre plus handicapant que par le passé : le récent rapprochement israélo-saoudien n’aide pas à gagner en popularité, ni au Liban ni dans le monde arabe.

Entre le marteau saoudien et l’enclume salafiste

L’une des options serait de se mobiliser contre le Hezbollah, et faire de l’épouvantail iranien le cœur de la politique libanaise. En ce cas, il renoncerait à un pouvoir logiquement fondé sur l’idée d’un compromis communautaire avec les chiites. Au pire, il s’engagerait dans une logique de confrontation civile et communautaire avec le Hezbollah.

Ou bien le Courant du futur choisit le compromis national, l’idée de Saad Hariri depuis novembre 2015. Mais cette option a montré ses limites : il s’est retrouvé débordé par un front du refus allant des courants fondamentalistes sunnites libanais les plus radicaux à des figures nationales de son propre parti (Mustapha Allouch, Muin Merabi) lui reprochant de faire trop de concessions à ses adversaires. La politique ­saoudienne a fait le reste.

Le Courant du futur est également venu à bout de sa logique originelle : dans la seconde moitié des années 2000, il fonctionnait sur la dénonciation systématique d’une mainmise syrienne sur le Liban, en dépit du retrait militaire de 2005.

En 2017, cette stratégie ne porte plus : c’est désormais moins un régime syrien qui est présent au Liban, qu’une formation politique libanaise, le Hezbollah, qui est militairement présente en Syrie. Opposé à Bachar al-Assad, la coalition du 14 mars voulait voir la Syrie dehors : la ruse de l’histoire fit qu’au final ce fut un parti libanais à dimension régionale qui imposa sa marque en Syrie. Reste alors l’éternel repoussoir iranien : mais ce terrain est désormais occupé par d’autres.

Saad Hariri est ainsi pris entre le marteau d’une Arabie saoudite puissante et soucieuse de son influence régionale, une logique d’État, et l’enclume d’un radicalisme salafiste qui a un projet et une utopie – fût-elle mortifère.

À Beyrouth, Nicolas Sabil

 

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