Les masses biélorusses ébranlent la dictature

Depuis plus d’un mois, dans les rues et les usines de la plupart des villes du pays, par centaines de milliers, des Biélorusses s’opposent au dictateur Loukachenko.

Pour le sixième dimanche consécutif, le 13 septembre, une multitude compacte a investi les rues et les places. N’acceptant pas le maintien du régime, ces foules restent à l’initiative, et à Minsk les cortèges menacent avec persévérance la résidence de l’autocrate. Tous azimuts et suffisamment réfléchie pour cibler des figures de comités de grève ou de l’opposition libérale, la répression à laquelle le pouvoir russe a promis assistance rend la situation mouvante sur les lieux de travail sans mettre fin à la partie.

Le bas et le haut

Tout est parti d’un résultat truqué. Plutôt d’une campagne électorale que Loukachenko, au pouvoir depuis plus de 25 ans, pensait gagnée d’avance grâce à sa prétendue popularité et surtout à son système répressif brutal. Or, depuis 15 ans, les contestations n’ont pas manqué : 2006, 2010 ou 2017 et, en 2020, il a de toute évidence perdu les élections le 9 août. Svetlana Tsikhanovskaïa, seule candidate d’opposition tolérée, a, dans ses meetings comme dans les urnes, largement aggloméré les colères accumulées. Les politiques anti-ouvrières de ces dernières années et la dégradation de la situation économique n’ont pas contribué à l’estime d’un régime encore discrédité par sa gestion du coronavirus.

Particulièrement via Telegram, des échanges par en bas se sont multipliés et de là sont parties les protestations à l’annonce des résultats électoraux. Après plusieurs semaines, elles semblent dépasser l’opposition « officielle » et constituée dont les figures ont été emprisonnées et/ou sont parties à l’étranger1. Difficile de penser que la semaine dernière à Varsovie, au côté du Premier ministre polonais ultra-conservateur pour ne pas dire d’extrême droite Morawiecki, Tsikhanovskaïa n’ait pas voulu afficher une certaine image de l’opposition à Loukachenko, lui-même en visite chez Poutine cette semaine. Sur le fond, elle partage avec Loukachenko, comme avec l’essentiel des grandes puissances qui louchent sur la Biélorussie, un programme visant à « stimuler la concurrence »2, à transformer les rêves de développement en cauchemars d’inégalités.

Une soif de démocratie à laquelle les masses populaires peuvent donner chair

Des ouvrierEs en grève, de Minsk et de province, aux musicienEs du Philharmonique, la contestation rassemble de multiples segments de la société. Depuis deux semaines, elle touche même de nouveaux secteurs comme le monde étudiant s’organisant dans les universités et à partir d’elles. Comme dans d’autres pays ayant connu des explosions politiques ces dernières années, les revendications démocratiques et l’espoir d’une amélioration économique et sociale se cristallisent pour le moment dans le rejet d’un dictateur honni. Et dans des figures politiques qui apparaissent comme courageuses mais bien peu loquaces – et pour cause ! – sur leur programme pour les classes populaires. Reste la mobilisation qui les talonne comme elle talonne Loukachenko. Quelles formes d’organisation existent derrière ces immenses et croissantes manifestations du dimanche ? Des réseaux sociaux tout particulièrement – la presse étant bâillonnée voire persécutée – témoignent par bribes de manifestations de femmes, de rassemblements et initiatives d’étudiantes, de grèves et actions sur les lieux de travail. De toute évidence et sans ignorer ses spécificités, le mouvement en cours se rattache aux soulèvements populaires qui ont marqué l’actualité sur tous les continents ces dernières années.

Les grèves ouvrières ont été décisives dès la mi-août. Mis à part le secteur (privé) des hautes technologies, toutes les plus grandes entreprises du pays ont été touchées. Si 90 % des salariéEs de Biélorussie sont sous la menace de licenciements express, cela ne les a pas empêchés de surgir avec leurs revendications politiques. Les grèves semblent aujourd’hui moins massives, ramenées à des mouvements minoritaires et autres formes de mutineries sur les lieux de travail. Mais cette intervention ouvrière spontanée contre la répression et le régime s’est accompagnée de formes d’organisation, assemblées, comités de grève à l’appel de syndicats indépendants, autant que les sources rares nous permettent d’en juger. Cette action politique ouvrière continue de marquer fortement ce mouvement et pourrait lui tracer d’autres perspectives que celles d’une opposition bourgeoise très nationale pour ne pas dire nationaliste.3

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