Le retour du cauchemar de la crise des années 1990 en Russie ?

Alors que l’épidémie se propageait dans le monde à la vitesse d’un Airbus A 380, Poutine a commencé par le déni : « Le coronavirus est contenu hors des frontières », « Pas de panique, ce n’est qu’une grippe », « Les hôpitaux sont prêts ». Les gouvernements et médias étrangers se sont naturellement relayés pour dénoncer l’imposture de Poutine, et les Russes ne savent plus où donner de la tête.

Comme partout, les infrastructures ne sont pas préparées et les chiffres de victimes du virus seraient truqués. En Russie, leur niveau particulièrement bas interpelle d’autant plus que les morts par « pneumonie » ou « double pneumonie » augmentent curieusement au même moment. Dressé en début d’année, le bilan des infrastructures de santé n’est pas digne de la 11e puissance mondiale. Nombre d’hôpitaux ne disposent pas encore de chauffage central ni d’eau chaude. Leur état n’est une surprise pour personne.

Confinement subi

Fin 2014, les personnels soignants avaient déjà alerté et manifesté contre les réformes dites d’« optimisation » qui se sont traduites par le licenciement de milliers d’infirmierEs et médecins et la fermeture d’hôpitaux. Dans ces conditions, le déni de Poutine ne pouvait plus durer. Photos et vidéos, en boucle sur les réseaux sociaux, à l’appui, les personnels soignants font état d’une réalité autrement plus inquiétante que ce que laissait entendre le discours officiel. Poutine est alors revenu sur ses premières déclarations en reconnaissant certaines pénuries, et a annoncé des primes pour les médecins et les infirmierEs – l’équivalent d’un second salaire. C’est plus que les annonces de Macron, mais cela ne suffira certainement pas à acheter le silence. La colère monte et se généralise ; au total, l’état du frigo inquiète plus que celui des hôpitaux.

En dépit de la situation, Poutine n’hésite pas à transformer un début de cauchemar en rêve. Pas de confinement au départ, mais une semaine fériée. Prolongé d’un mois, le confinement aux frais des patrons a plus inquiété que rassuré. Si la grande majorité des entreprises a joué le jeu la première semaine, il n’était pas question pour les patrons de payer un mois entier. Les salariéEs des petites et moyennes entreprises, qui se sont développées ces dernières années, ont été mis en congé sans solde ou simplement licenciés. Les grosses boîtes ont visiblement obtenu des passe-droits plus ou moins informels et ce ne sont pas leurs salariéEs qui vont les dénoncer. La précarité des travailleurEs les pousse davantage à une alliance avec les petits patrons pour refuser le confinement plutôt qu’à exiger son respect. Le confinement est subi et beaucoup attendent sa fin.

Vers une multiplication des émeutes de la faim ?

Une partie croissante de la population revit le cauchemar de la crise des années 1990, dont le spectre maintenait jusqu’ici au pouvoir Poutine et sa clique, qui se flattaient de l’en avoir fait sortir.

Les premières réactions sont venues des travailleurEs qui ont perdu leur emploi. Récemment, l’Ossétie du Nord a été le théâtre d’émeutes dénonçant le confinement et exigeant la démission du gouvernement local. Les experts pronostiquent une multiplication des émeutes de la faim avant l’été et s’inquiètent de la survie du régime. La faillite des petites et moyennes entreprises va certainement grossir les rangs des mécontentEs et former des opposantEs d’une autre trempe que les blogueurs et avocats nourris au grain libéral des Occidentaux. Si le scénario émeutier est probable, les salariéEs pourraient néanmoins suivre sur le terrain de la grève. Dernièrement, un millier de salariéEs d’un site de Gazprom en Sibérie, obligés de vivre dans un camp de travail, se sont rassemblés pour dénoncer leurs conditions de vie et de travail imposées par la logique des profits et aggravées par l’épidémie mondiale.

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