Italie : « Avec les lois sur l’immigration, la police a un rôle de sauvegarde de la “réputation” de la ville »

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Entretien. Marie Moise est membre de Communia Network et milite dans des projets de solidarité avec les migrantEs à Milan. Elle revient avec nous sur la situation actuelle en Italie, les nouvelles lois sur l’immigration et les perspectives de mobilisation.

Peux-tu nous expliquer quelle est la situation pour les migrantEs qui arrivent en Italie aujourd’hui ?

Les migrants, en particulier ceux qui arrivent des pays de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie centrale, n’ont pas d’autre possibilité que de demander l’asile politique ou la protection humanitaire parce que toutes les autres formes d’immigration régulière ont été supprimées. En moyenne seulement 20 % des demandes sont acceptées. Pour tous les demandeurs d’asile la procédure dure au moins deux ans. 

Une fois arrivé au terme de la demande d’asile, que l’issue en soit négative ou positive, les réfugiés reconnus, ainsi que tout ceux qui ont reçu un avis officiel d’expulsion, se retrouvent à vivre dans la rue.

Il n’existe pas, en effet, de réelle politique de soutien à un parcours d’autonomisation, et jusqu’à maintenant il n’existait pas non plus de réelle politique d’expulsion massive, ce qui alimente un phénomène de clandestinité qui touche des milliers de personnes avec des conditions de vie extrêmement précaires.

Face à cette situation le gouvernement Gentiloni, par le biais du ministre de l’Intérieur, Minniti, a lancé une nouvelle législation en aggravant une situation déjà tragique.

En effet, les nouvelles lois Minniti prévoient que les demandeurs d’asile aient moins de droits en matière de justice, pour ceux qui ont reçu un refus. Elles mettent en place 20 nouveaux centres d’identification et d’expulsion contre les 5 précédemment existants, instituent le « travail volontaire » non rétribué pour les demandeurs d’asile au cours de leur séjour dans le circuit d’accueil, et attribuent aux forces de police une nouvelle fonction pour la sauvegarde de la « réputation » de la ville qui substantiellement signifie promouvoir des rafles de police. 

Le cas le plus emblématique est celui de la Piazza dell’Indipendenza à Rome, en septembre dernier : la police a évacué un immeuble qui était occupé par des centaines de familles érythréennes, avec des statuts réguliers de réfugiés politiques, et sans proposer d’alternatives de relogement. Le jour suivant la police a de nouveau évacué violemment ces familles de la Piazza dell’Indipendenza sur laquelle elles avaient installé leur campement, et certaines images ont fait le tour du monde, comme celle d’un canon à eau de la police qui envoie un violent jet d’eau sur une femme en béquilles.

Minitti a aussi établi un accord avec la Libye afin que, grâce à des financements du gouvernement italien, soient développées des structures de détention sur le territoire libyen qui empêche les migrants de partir sur les embarcations de fortune vouées à s’échouer sur les côtes italiennes.

Le gouvernement italien finance de fait des milices irrégulières pour la gestion de structures carcérales dans lesquelles des centaines de personnes sont amassées les unes sur les autres dans des conditions d’hygiène sanitaire extrêmement graves et qui subissent des violences, des tortures et des viols.

Enfin ces nouvelles lois réglementent et restreignent la possibilité d’intervention en mer des embarcations des ONG, qui ont subi ces derniers mois de lourdes attaques de la part de tous les médias, les associant aux passeurs et aux organisations terroristes. 

Peux-tu expliquer un peu comment se manifeste le racisme en Italie ?

Aujourd’hui en Italie, le racisme n’est plus le fait seul de la droite traditionnelle. Le parti du gouvernement, le Parti Démocrate, se revendique de gauche alors qu’il met en place les lois Minitti.

De fait le débat médiatique tout entier est écrasé par une compétition entre les diverses propagandes racistes, dont aucune ne se revendique ouvertement comme telle.

Le discours transversal à toutes les organisations politiques c’est : « on ne peut pas accueillir tout le monde ».

Le cas de la Piazza dell’Indipendenza a montré clairement la communauté d’intention entre le ministère de l’intérieur et l’administration de la ville de Rome aux mains de 5 Stelle [Mouvement 5 étoiles] qui, sur l’évacuation violente des migrants, ont collaboré bien qu’ils se rejettent la faute quant à ce qui a été mal géré.

Comment se construit le soutien aux migrants ? 

Les demandeurs d’asile se mobilisent chaque jour dans des structures d’accueil où les conditions de vie sont systématiquement en dessous du seuil de dignité et où le nombre de suicides est en augmentation constante.

Mais il s’agit de mobilisations fragmentaires dont on ne parle quasiment jamais.

Dans les dernières années cependant, des collectifs et des associations de soutien avec les migrants se sont construits. Il s’agit de conseils juridiques, de récoltes de biens de première nécessité, de cabinets médicaux populaires, de projets de logements.

Les militants de Communia Network, dont je fais partie, se sont souvent mobilisés ces dernières années à côté des demandeurs d’asile, en soutenant leurs revendications, qui concernent en particulier les conditions de vie des demandeurs d’asile et des réfugiés, l’accès au permis de séjour, et donc au monde du travail, et de là la possibilité de construire un projet de vie autonome.

De ce soutien aux luttes diverses est née l’idée de donner vie à des projets collectifs, en collaboration entre les natifs et les migrants, qui concrétiseraient une réappropriation sociale des droits qui leurs sont niés. À Rome par exemple, suite à une révolte qui a éclaté dans un centre d’accueil, une partie des acteurs de la protestation ont développé un projet d’atelier de couture, qui porte le nom de Karalò, à l’intérieur de l’espace occupé par Communia, où les jeunes autogèrent en outre une classe d’école dans laquelle il y a des cours d’italien.

À Bari, avec l’étiquette Sfruttazero (« Exploitation zéro ») sont produites chaque année plusieurs tonnes de sauce tomate, cultivée et produite par les natifs et les migrants dans des conditions de travail dignes. Ils dénoncent ainsi l’exploitation massive des migrants dans les champs de tomates de la région, à deux-trois euros de l’heure et sous le régime du travail au noir. 

Tous ces projets collaborent, dans des relations de solidarité réciproque, avec d’autres projets d’autogestion et d’autoproduction. Parmi eux, en plus de l’école autogérée à Rome dont j’ai déjà parlé, il y a aussi l’usine récupérée et autogérée Ri-Maflow de Milan qui produit le Ri-moncello, le planning familial autogéré de Terranostra à Naples, et beaucoup d’autres espaces d’agrégation sociale par le bas dans toute l’Italie.

Quelles sont vos perspectives ?

Nous sommes en train de construire une manifestation nationale pour le 21 octobre, qui verra descendre dans la rue les participants aux projets dont j’ai parlé, pour dénoncer l’actuelle réglementation des flux migratoires qui produit seulement des conditions d’hyper-exploitation, Nous revendiquerons le fait qu’un autre moyen de produire et de construire une vie digne est possible.

Nous espérons une mobilisation de masse qui mette en discussion les conditions de vie et d’exploitation des migrants et des natifs, qui démasquera le véritable visage raciste de l’Europe aujourd’hui. 

Propos recueillis par Mimosa Effe

Traduit par Agatha

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