Face aux scores de l’extrême droite en Allemagne, ni rire ni pleurer

Les résultats de l’élection des députés aux parlements de deux Länder d’Allemagne – Brandebourg et Saxe, le 1er septembre dans la partie Est du pays –, ont confirmé les craintes. Le parti d’extrême-droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) marque des points : 23,5% dans le Brandebourg et 27,5% en Saxe (contre respectivement 12% et 9,7% aux régionales de 2014). 

L’AfD ne tient pas son pari d’arriver en tête. Mais dans chacun des Länder, elle est en deuxième position derrière le parti social-démocrate SPD en Brandebourg (qui fait 26,2 %), le parti chrétien-démocrate CDU en Saxe (qui fait 32,1 %), partis traditionnels qu’elle talonne de peu. Les autres arrivent loin derrière, dont Die Linke qui, avec des scores d’à peine plus de 10%, chute de quelque 8 à 9%. Seuls les Verts progressent. À noter que la participation a fait un bond par rapport à 2014 (66% en Saxe, soit +17 points ; 60,5% en Brandebourg, soit +12,6%), ce qui n’empêche pas les abstentionnistes d’arriver encore largement en tête.

Sauvés par des chiffres ?

Les partis traditionnels ont trouvé des chiffres pour se consoler de leur chute. Primo, l’AfD ne serait pas « le » parti populaire qu’il prétend être : compte tenu des abstentions, il ne représenterait que 16% des inscritEs. Secundo, l’extrême droite aurait perdu des électeurEs par rapport aux législatives nationales de 2017 où l’AfD et le petit parti NPD avaient totalisé un peu plus d’un million de voix, dans les deux Länder considérés, pour y tomber cette fois à 900 000. Donc une perte de 100 000 voix... mais du fait d’une participation générale plus faible qu’aux législatives, puisque le pourcentage de voix de l’AfD a tout de même aussi progressé entre 2017 et 2019. Voilà comment CDU et SPD, qui ont rivalisé pour piloter la restructuration de l’Est du pays aux profits du capitalisme ouest-allemand depuis la chute du mur en 1989, déclinent toute responsabilité dans l’appauvrissement et le désarroi des classes populaires sur lesquels surfe la démagogie d’extrême droite. Car bien sûr l’AfD a mené campagne avec le cocktail habituel : dénonciation de l’insécurité, des prétendus abus du droit d’asile ou de la tolérance à l’égard « criminels étrangers », mais aussi démagogie sociale à propos des inégalités entre l’Est et l’Ouest... 

Y regarder de plus près

Il est intéressant de voir où l’AfD a fait ses meilleurs scores : pas dans les plus grandes villes de la Saxe (Leipzig ou Dresde) où les Verts ont fait quelques percées. Mais plutôt dans les zones de campagnes et petites villes, et tout particulièrement dans la région du Lausitz, située à cheval entre Brandebourg et Saxe, aux confins avec la Pologne, où se pose avec acuité pour les classes populaires la politique nationale annoncée de « sortie du charbon » pour la production électrique. C’est là que l’AfD dépasse les 30%, voire frise les 40%. C’est dans cette région que se trouve une des importantes mines à ciel ouvert du pays qu’un plan gouvernemental prévoit de fermer à l’horizon 2038. Les autorités CDU veulent transformer la région en « zone économique spéciale » où le patronat aurait tous les agréments pour s’installer, serait arrosé au total de dizaines de milliards de subventions. Mais que deviendraient les 8000 emplois directs sur ces sites d’industrie charbonnière et électrique ? Que deviendraient les quelque 24 000 emplois induits ? Les autorités promettent des éoliennes en plus grande quantité, du vent... Face à l’absence de plan sérieux de reconversion, l’AfD a été le seul parti à défendre l’exploitation du charbon, en professant un climato-scepticisme sans complexe…

Urgence écologique et sociale

Tandis que les partis de l’establishment (dont Die Linke, prise pour telle désormais) font leur tambouille pour trouver leurs meilleures alliances gouvernementales et poursuivre leurs mêmes politiques, les classes populaires de l’Est du pays restent condamnées aux salaires plus bas, aux taux de chômage plus élevés, à une pauvreté plus grande qu’à l’Ouest. Qui n’est pourtant pas un Eldorado pour toutes et tous. Les inégalités sociales y sont énormes aussi. SalariéEs et chômeurEs de l’ensemble du pays sont de fait condamnés à vivre dans des zones économiques spéciales. Des réactions et des luttes existent, de travailleurEs et de jeunes, qui vont devoir trouver des convergences. Entre autres pour que la transition écologique, nécessaire mais engagée sous la houlette capitaliste, ne se solde pas par un massacre d’emplois... avec l’AfD en embuscade !

Michelle Verdier

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