Etat islamique : Produit du chaos, synthèse du pire

Alors que souvent, la population des pays arabes est exhortée à choisir entre les deux termes d’une fausse alternative, dictatures tortionnaire ou islamiste, Daesh a réussi à créer une sorte de synthèse entre les deux. Une synthèse pour le pire.

L’organisation est née par couches successives, entre 2005 et 2010, en l’Irak (alors occupée par les USA), en fusionnant d’un côté une fraction de l’ancien appareil policier et de renseignement du régime tortionnaire de Saddam Hussein, de l’autre des militants à l’idéologie salafiste djihadiste.

Ceci n’est pas contradictoire : alors que le parti Baas, dont une branche était au pouvoir sous Saddam Hussein en Irak (et une autre l’est toujours en Syrie), se prétendait officiellement « laïque », notamment à des fins de propagande internationale, il avait déjà intégré de nombreux sous-officiers  de tendance salafiste depuis le début des années 1990. En effet, lors de sa première confrontation militaire avec les USA, en 1990/91 autour de la question du Koweït, Saddam Hussein avait fait le choix stratégique d’en appeler à la mobilisation « islamique » pour gagner un soutien dans le monde arabe.

Lors du début de son implantation dans des villes du « triangle sunnite » au centre de l’Irak, la future organisation Daesh s’est surtout illustrée par son travail de renseignement intense, exploitant toutes les failles de la société locale afin d’identifier ses adversaires potentiels, les victimes potentielles de chantage, et ses alliés. En termes d’idéologie, Daesh est conforme aux variantes djihadistes de l’islam politique, dans leurs formes les plus « pures », voire les plus caricaturales, réduisant la religion musulmane à un marqueur identitaire contre « les infidèles ». L’organisation pousse cependant l’idéologie à l’extrême, cherchant à anéantir physiquement les Yézidis dans le nord de l’Irak et réduisant les femmes en esclavage sexuel. Daesh tue des homosexuels en les jetant du haut des immeubles, publiant des vidéos sur internet, impose un code vestimentaire aux femmes, et pratique des flagellations.

Une économie parasitaire

L’organisation ne dispose d’aucun « modèle économique », se contentant de pratiquer une économie de guerre parasitaire, fondée sur le pillage (par exemple des banques irakiennes dans les villes conquises) et la contrebande, par exemples de pétrole. Le tout s’accompagne cependant, comme pour d’autres courants islamistes, d'appels contre la « corruption » et le « vice moral », termes appliqués aux prix usuriers chez les commerçants, et d’un appel aux riches à pratiquer l’aumône.

Une des bases du (relatif) succès de Daesh réside dans sa prétention à incarner une violence légitimée par le fait qu’elle serait une juste réponse à celle des pays dominants, présentés non pas comme impérialistes mais comme « croisés ». L’organisation pratique une mise en scène spectaculaire de l’extrême violence, mais la glisse parfois dans un habillage qui est censé faire allusion à la violence de ses ennemis. Des prisonniers égorgés étaient ainsi habillés en orange, pour évoquer l’habit des détenus de Guantánamo ; un pilote jordanien a été brûlé vif dans une cage, prétendument pour symboliser l’équivalence de l’incendie de bâtiments bombardés.

Daesh se nourrit en partie de la violence réelle des interventions impérialistes, tout comme le groupe bénéficie du chaos politique créé en Irak, dont les USA partagent la responsabilité avec la dictature antérieure. Les ennemis de nos ennemis n’étant pas forcément nos amis, loin s’en faut, cette organisation constitue pour nous un ennemi mortel avec ses pratiques et son projet de société. Mais nous ne pouvons nous opposer à elle que dans une totale indépendance vis-à-vis de « notre » impérialisme...

Bertold du Ryon

 

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