État espagnol : nouveau gouvernement, instabilité maintenue

Dans un climat de tension croissante au sein d’un parlement très fragmenté (avec 10 groupes parlementaires et 22 partis), le leader du PSOE, Pedro Sánchez, a réussi, grâce à un second vote très serré (167 voix contre 165 et 18 abstentions) à être investi [le 7 janvier] comme président du premier gouvernement de coalition de l’histoire de la démocratie post-franquiste qui, jusqu’à présent, reposait sur l’alternance bipartitisane.

Il s’agit sans aucun doute d’un événement historique qui se produit également dans le contexte d’une crise de régime : crise socio-économique (qui est le résultat des mesures d’austérité initiées par José Luis Rodríguez Zapatero en mai 2010 et l’irruption du 15M en 2011, ce qui a conduit à l’une des sociétés les plus inégalitaires et les plus précaires au sein de l’UE) ; crise institutionnelle (avec un gouvernement des juges, une crise du système de représentation politique et une monarchie de plus en plus contestée) ; et crise sur le terrain national-territorial, qui ne concerne pas seulement la Catalogne et qui a également mis en lumière l’Espagne vide [une vaste partie du territoire fait face à un fort dépeuplement].

La crise structurelle est toujours là

Nous entrons donc dans une nouvelle phase où l’investiture du nouveau président du gouvernement ne garantit en aucune manière la gouvernabilité d’un régime qui continue à affronter une crise structurelle, non seulement au niveau de l’État mais aussi de l’UE. Il aspire tout au plus à contrecarrer une partie des coupes sociales appliquées dans le passé récent, mais dans le cadre des restrictions imposées par l’article 135 de la Constitution, déjà rappelées et précisées par la Commission européenne pour 2020, c’est-à-dire une réduction du déficit de 0,65 % du PIB, soit quelque 8 milliards d’euros. Une réduction qu’il essaiera de compenser avec une réforme fiscale qui continuera sans atteindre toutefois la moyenne d’imposition européenne et, principalement, avec des mesures progressistes sur d’autres terrains comme celui des droits et libertés civiles (abrogation de la loi bâillon, euthanasie, mémoire historique, contre la violence machiste). À quoi s’ajouteront une timide transition énergétique et une disponibilité pour « canaliser » le conflit catalan au moyen du dialogue.

Cependant, malgré la modération réaffirmée par Pedro Sánchez dans ses dernières interventions, le problème fondamental est qu’il se trouve face à une droite qui est principalement d’origine franquiste et a une conception patrimoniale du régime. Cela explique sa crainte qu’une réforme, même partielle, du régime portant sur ce qui est l’un de ses dogmes intouchables – l’unité de l’Espagne, comprise comme la seule nation au sein d’un État dont les frontières sont inviolables – ouvre la boîte de Pandore de la réforme constitutionnelle et y compris un processus constituant dans lequel des piliers fondamentaux tels que la monarchie et les enclaves auto­ritaires héritées de la dictature soient remis en question.

Menace d’un coup d’État constitutionnel

Ainsi, malgré la modération de ce nouveau gouvernement, il faudra se préparer à répondre à la stratégie de tension que le bloc réactionnaire apprend rapidement, celle du nouveau coup d’État constitutionnel (comme nous le voyons déjà avec la tentative de disqualification du président de la Generalitat), une stratégie qui se répand en Amérique latine ces derniers temps et qui conduit maintenant à considérer le nouveau gouvernement comme « illégitime ».

Nous devrons faire appel – comme cela se fait déjà depuis la mobilisation (grève générale) annoncée le 30 janvier au Pays basque – à l’urgence de rouvrir un nouveau cycle de luttes qui mette à l’ordre du jour un agenda social, écologique, féministe, antiraciste et solidaire entre nos peuples et qui dépasse les limites systémiques que Sánchez lui-même assumera dès le premier jour ; un agenda qui, en même temps, ne renonce pas à la revendication de libération des prisonniers politiques et à désobéir face aux lois et aux sentences judiciaires qui attaquent nos droits et libertés.

Toutes ces tâches doivent aller de concert et être étayées par la reconstruction d’une gauche qui ne se subordonne pas au nouveau gouvernement et réaffirme la nécessité de continuer à parier sur un projet qui rompt avec ce régime et avec les règles du néolibéralisme mondial.

Bref, face à la menace d’un coup d’État constitutionnel avec lequel cette nouvelle phase a débuté, il n’y a pas de place pour la modération. Bien au contraire, il faudra construire un bloc social des classes populaires qui soit disposé à s’orienter vers un processus destituant d’un régime au sein duquel on verra à nouveau apparaître des forces qui ne sont même pas disposées à permettre les timides réformes promises.

Jaime Pastor

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