En Grèce, la loi contre l’école publique a été votée, mais le combat continue

Il y avait peu de suspens : la majorité de droite du Parlement grec a voté jeudi 11 juin la loi réactionnaire sur l’école, confirmant s’il en était besoin la dangerosité d’un gouvernement dont la seule ligne est de casser les services publics pour mieux les offrir au privé, de préférence d’ailleurs aux petits copains, comme en témoigne ces derniers temps une série de scandales dont un seul, en d’autres temps, aurait suffi à faire tomber un tel gouvernement !

On évoque ici1 les deux axes de l’offensive de la droite contre l’école publique et ses personnels. D’abord un dispositif effarant tendant à imposer une caméra dans les salles de classes, pour continuer à offrir les cours aux élèves absents, et cela au nom de l’égalité des chances évidemment, on connaît le refrain depuis que Blanquer en France joue le marxiste en évoquant les enfants décrocheurs des quartiers de banlieue ! Sans tomber dans le panneau, malgré des illusions à gauche sur de prétendus bienfaits de l’enseignement à distance, les enseignantEs et de nombreux élèves ont exigé le retrait de ce dispositif, et l’ultra conservatrice ministre de l’Éducation, Niki Kerameos, s’est ainsi vue surnommer Caméraos dans les manifs. La colère a été si forte que des reculs ont été opérés, en paroles en tout cas : caractère facultatif de ce dispositif, qui ne serait proposé que dans certaines conditions particulières, pas de caméra mais des appareils légers… Ces reculs ont été obtenus par le mouvement : 91% des enseignantEs se disent opposés à l’enregistrement et la diffusion des cours, pour 81% l’objectif est le contrôle des enseignantEs, et 62% estiment que cette mesure est au service d’intérêts privés ! Il n’empêche que le dispositif, adopté comme amendement dans le cadre d’une loi sans aucun rapport, existe désormais, et vu le style « orbanesque » de la droite au pouvoir, il constitue une menace pour les libertés pédagogiques mais aussi pour les droits démocratiques face à l’utilisation des données : lors des « cours à distance », des données d’enseignantEs ont été communiquées à une société privée par un service du ministère…

Sélection sociale et contrôle permanent 

Les libertés pédagogiques sont plus globalement attaquées dans le second axe de l’offensive, une loi concoctée pendant le confinement mais, comme le disent les enseignantEs : aucune surprise, Kerameos avait annoncé la couleur, très sombre dès l’été dernier. Rappelons ses caractéristiques, très violentes : très forte aggravation de la sélection sociale, avec pour but de limiter l’accès à l’université, pousser les élèves du technique vers de courtes formations privées, mise en place d’une concurrence entre établissements, avec pour objectif à terme la fermeture d’un certain nombre de ceux-ci (d’où l’intérêt de « cours à distance »), avec la menace, pour les dizaines de milliers de professeurEs suppléants, de ne plus retrouver de postes dans un proche avenir. 

Un dispositif clé est celui de l’évaluation des enseignants et des établissements, mesure que la bourgeoisie grecque tente d’imposer depuis des années, butant à chaque fois sur la résistance des personnels. Et, symbole de la réalité parfaitement réactionnaire du capitalisme sous Koulis (surnom du Premier ministre, membre d’une famille de politiciens très à droite et fonctionnant de manière dangereusement clanesque), contrôle non seulement des enseignantEs mais aussi des élèves, d’une part par la mise en place d’un bachotage permanent (examens à toutes les classes du collège) mais aussi par une mention du comportement qui figurera sur l’Apolytirion, équivalent du bac) : belle illustration des fameuses « compétences » dont on nous rebat les oreilles depuis si longtemps en France, on a droit en Grèce aussi aux discours fumeux sur la prétendue modernité de ce qui est bien sûr une exigence du patronat, le SEV, équivalent du Medef ! 

Le patronat aux anges

Le patronat a ainsi obtenu ce qu’il veut depuis longtemps : une école aux ordres (et sans esprit critique, avec par exemple la disparition de la sociologie remplacée par le latin pour l’examen d’entrée à l’université), mais aussi lui permettant de s’en mettre plein les poches, par les faveurs qu’obtiennent les établissements privés – l’association des propriétaires d’écoles privées est la seule structure à avoir approuvé le projet de loi, le syndicat des enseignantEs du privé participant pleinement, lui, aux mobilisations contre Kerameos. Mais d’autres secteurs du privé se frottent les mains : ainsi les vampiresques « frontistiria », cours du soir existant depuis très longtemps et préparant les élèves à devenir (de plus en plus tôt) de véritables « bêtes à examens », vu le bachotage croissant exigé en Grèce. 

Et la loi ouvre aussi la porte à une mise en cause de l’article 16 de la Constitution, qui garantit la gratuité des études : seraient désormais permis des cours de langues étrangères pour les premières années universitaires, avec inscription payante. Signe de l’esprit strictement boutiquier de la droite de Mitsotakis, Kerameos et lui se sont rués dès le vote de la loi sur quelques universités américaines (les deux ministres ne connaissant qu’elles, puisqu’ils n’ont évidemment pas fait leurs études dans une fac publique grecque) pour lancer ce dispositif, et cela alors qu’un tel dispositif, gratuit pour les étudiantEs, existe dans le cadre de l’Union européenne…

Échec de la mobilisation ?

Quand on voit tout ce que comporte la loi, on est tenté de parler de grande victoire de la droite, et donc d’échec de la mobilisation. Mais, heureusement, les choses sont plus complexes. On l’a dit : Kerameos a profité du confinement pour déposer son texte de loi, concocté sans aucune négociation (mais bien sûr, « à la Blanquer », présenté comme fruit d’une large concertation). Le but était, on s’en doute, d’éviter toute mobilisation, d’autant que la tendance dirigeant actuellement le syndicat (unique) du secondaire, OLME, est liée à la droite gouvernementale. Or, même en plein confinement, la mobilisation s’est largement développée, avec manifs à l’appel d’OLME, DOE (syndicat du primaire), OIELE (enseignants du privé), des parents d’élèves, et aussi de lycéenEs et étudiantEs. On a parlé sur ce site des grandes manifs du 13 mai dans le pays2. Depuis, d’autres manifs ont eu lieu, à l’appel des mêmes organisations et, à chaque fois, on a pu voir dans les rues d’Athènes entre 6000 et 8000 manifestantEs, avec également le 9 mai une grève de 24 heures dans le secondaire (mais débrayage seulement dans le primaire). Vu les circonstances, on ne peut donc parler que de mobilisations réussies, d’autant qu’elles étaient en général assez combatives ! Les quelques reculs de Kerameos (sur les caméras, sur une limite d’âge pour entrer au lycée technique…) ont bien été obtenus par la force du mouvement, à laquelle le gouvernement ne semblait pas s’attendre.

Stratégies syndicales  

Le problème est donc ailleurs, et il est double : d’abord, vu la période, le mouvement n’a pas réussi à s’élargir, une grève prolongée semblant peu crédible en cette phase difficile et, du coup, on a eu plutôt une répétition de manifs certes larges, mais pas d’une ampleur à faire céder la droite. Et ce qui a aussi visiblement manqué, c’est une cohésion d’ensemble pouvant faire progresser la conviction qu’il était possible d’empêcher que la loi soit votée. Du côté des directions syndicales réformistes (voire liées è la droite), on n’a fait ni plus ni moins que lors d’autres mobilisations, appelant jusqu’au bout à des manifs (le vote de la loi ayant été repoussé du 10 au 11 juin, elles ont même appelé à débrayer le 11 pour être de nouveau devant le Parlement, comme la veille) : le minimum d’une direction syndicale nationale, sans avoir à trahir ouvertement le mouvement comme l’avaient fait en 2013 tous les courants de OLME, de la droite à Syriza, sauf la gauche radicale. Du côté du courant syndical du KKE (Parti communiste), PAME, l’objectif semble avoir été d’apparaître avec de nombreux drapeaux, comme une force qui compte, mais sans volonté de pousser au-delà. Idem d’ailleurs pour les JC animant un des pôles jeunes, combatif, mais sans perspective. Du côté des courants de la gauche radicale et révolutionnaire, en dehors de l’éparpillement « classique », on a pu voir comme tendance forte la dénonciation des directions syndicales, celles des « majorités syndicales gouvernementales-patronales de DOE et OLME »3, l’objectif étant pour certains des initiatives autonomes des syndicats de base : « Il est nécessaire de construire un nouveau rassemblement combatif de syndicats qui mette en avant les problèmes immédiats des travailleurs et leurs revendications et qui  les relie solidement à une autre voie sur laquelle le pays doit s’engager, dans l’intérêt des travailleurs et travailleuses »4. Or, quelle que soit la profondeur de la crise du syndicalisme en Grèce, la priorité doit-elle être celle-ci, qui par ailleurs ressemble furieusement à celle de PAME promue par le très sectaire KKE, ou plutôt celle, d’ailleurs partagée et pratiquée par beaucoup lors du mouvement, de faire vivre à la base les structures syndicales de DOE et OLME, sachant que c’est leur force qui a amené les directions nationales à appeler aux manifestations… qui n’auraient pas pu avoir lieu sans ces appels nationaux ?  

L’enjeu de la mobilisation de la jeunesse 

C’est là un débat très important pour le proche avenir des luttes en Grèce ! Mais d’ores et déjà, on ne peut qu’être d’accord avec Argyris Papathanasiou, membre de la tendance radicale (Paremvasis, Kinisis, Syspirosis) dans DOE, interrogé dans Prin du 14 juin : « Dès aujourd’hui, le mouvement de l’Éducation combat pour l’abrogation de cette loi, comme à de nombreuses reprises dans le passé il a réussi à annuler dans les faits des lois qui avaient été votées ». Et parmi les priorités : bloquer les transferts d’élèves pour empêcher l’augmentation du nombre d’élèves par classe et assurer le maintien du nombre de postes ; arriver à faire annuler l’auto-évaluation des établissements ; sans oublier l’augmentation des salaires, du nombre de postes titulaires.

Mais ce qui sera décisif pour les mois à venir, ce sera une participation massive de la jeunesse scolarisée, la principale victime de la loi Kerameos qui ne leur offre comme seule perspective que soumission et chômage. Présente dans les manifs avec des cortèges encore limités en nombre, présente aussi dans les récentes manifs antiracistes, sa mobilisation pour refuser un avenir toujours plus sombre et son lien aux mobilisations enseignantes sont déterminants pour renvoyer Mme Caméraos et le gouvernement dans les coulisses des très mauvais scénarios.

  • 1. Lire « Contre l’œil de Big brother dans les salles de classe en Grèce », 17 mai 2020) : https://npa2009.org/actualite/internatio...
  • 2. Idem.
  • 3. Prin, journal de NAR (Courant nouvelle gauche), 7 juin.
  • 4. Extrait de l'appel à une manifestation à Athènes le 23 juin par des syndicats de base du public et du privé, traduit de Prin, 14 juin.

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