Élections régionales au Venezuela : une victoire en trompe l’œil pour Maduro

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Le gouvernement avait convoqué des élections régionales dans les 23 États du Venezuela le 15 octobre dernier. 

Le Conseil National Électoral a proclamé le soir les résultats dans 22 États, avec une victoire du PSUV (Parti socialiste uni du Venezuela) dans 17 États, 5 étant gagnés par l’opposition. En 2012, le rapport de forces était de 20 États pour le PSUV contre 3 à l’opposition, le 23ème état, celui de Bolivar, donnant lieu à des publications contradictoires. Sur le site du CNE, à 6h12 le 16 octobre, le candidat de la MUD (Table de l’Unité Démocratique) est donné vainqueur avec 4599 voix d’avance. Puis retournement, le 18 octobre à 0h18, c’est le candidat du PSUV qui est proclamé élu…

Comme prévu, l’opposition regroupée au sein de la MUD ne reconnait pas le résultat des élections régionales et, par la voix d’Ángel Oropeza, son porte-parole lors d’une conférence de presse, réclame un audit indépendant, faisant valoir l’existence de nombreuses irrégularités. À l’opposé, le CEELA (Conseil d’experts électoraux en Amérique latine) estime que ces élections se sont déroulées avec succès et sans pression. Il rappelle que 13 audits comparatifs entre les votes physiques et les votes enregistrés n’ont pas montré la moindre irrégularité.

Ce qui n’a pas empêché les gouvernements nord-américains et français de dénoncer ces élections et de ne pas reconnaitre les résultats.


Pourquoi la MUD s’oppose-t-elle au résultat ?

La MUD connait de profondes divisions sur la stratégie à adopter vis-à-vis du gouvernement. Alors que les mobilisations de rue se sont essoufflées, une part non négligeable de cette opposition était partisane d’accepter le calendrier électoral du gouvernement. Les primaires de la droite du 10 septembre 2017 ont tranché en désignant des candidats issus principalement d’Acción Démocratica (vainqueur dans 12 états sur 23), plus en retrait dans les manifestations de rue et de Primero Justicia (6 états). Alors que le parti le plus violemment anti-chaviste, Volundad Popular, gagnait uniquement dans deux États.

Ce résultat montre qu’au sein même de la base sociale de l’opposition, existe une grande lassitude des mobilisations, surtout dans une période où la priorité pour les familles reste la question de la crise économique, plus que celle de la légitimité ou pas de la nouvelle Assemblée nationale constituante mise en place par Maduro pour contrer l’Assemblée nationale où les partisans du gouvernement sont minoritaires. 

D’ailleurs dans l’État de Lara, le candidat de la MUD, Henri Falcón, battu par le représentant du gouvernement, a reconnu sa défaite et la régularité des élections.

Se précise donc à la lumière de ces élections les deux stratégies en présence au sein de la MUD. D’un côté, l’AD qui cherche à reprendre la main sur l’opposition, de l’autre un courant qui rêve de renverser le pouvoir en lui contestant toute légitimité. La MUD a joué aussi bien le respect de la légitimité en participant aux élections que l’affrontement avec le pouvoir dans la rue. Ce qui peut apparaitre pour ses électeurs potentiels comme une confusion n’est que la confirmation d’une division stratégique au sein de la MUD.

Le gouvernement ne s’y est pas trompé. Dans une conférence de presse mardi 16 octobre, il appelle à rencontrer le secrétaire général d’AD, Henry Ramos Allup, ainsi que le président de l’Assemblée nationale, Julio Borges. Même si le refus a été acté « pour l’instant » comme le fait astucieusement remarquer H.R. Allup, il est clair que la droite est en quête de stratégie.


Une bouffée d’oxygène pour le pouvoir

L’élection dans l’État de Bolivar ouvre la porte à toutes les suspicions sur la manipulation du résultat. Il faut faire un détour et regarder ce que représente cet État dans la stratégie de développement du pays. C’est surtout dans cet État qu’a été créée une zone de 111843 km² permettant d’extraire toutes les les richesses minérales comme l’or, le coltran ou les diamants. En février 2016, Maduro décrète cette zone comme de développement stratégique national. Cela lui permet, en application de la Constitution de 1999, de s’abstraire de toute consultation de la population sur les conditions d’exploitation. Plus grave, grâce à la création des Zones économiques spéciales en novembre 2014, les entreprises privées ou d’État qui bénéficient de droits d’exploitation et de concessions sur place peuvent s’abstraire du respect des droits sociaux, aussi bien en ce qui concerne la législation du travail que les lois sur l’environnement. Comme le faisait remarquer l’ancien ministre Victor Álvarez en février 2016, « les principaux bénéficiaires seront les entreprises transnationales autorisées pour l’exploitation, pendant que les coûts sociaux et environnementaux seront transférés à toute la société.» Or, au Venezuela, l’armée participe directement à la gestion de l’État et des entreprises publiques. Pour accéder sans problème à cette gigantesque manne financière qui permet à l’armée de s’enrichir, son état-major a créé en février 2016 laCompagnie anonyme militaire des industries minières, pétrolières et gazières pour accéder directement à ces zones et exploiter les ressources.

Et pour revenir aux élections dans l’État de Bolivar, le candidat du PSUV est Justo José Moguera Pietri, ancien commandant général de la Garde nationale bolivarienne. Il fait partie des sept personnalités vénézuéliennes sanctionnées par la Maison-Blanche en 2015 pour corruption. Le PSUV ne devait perdre cet État à aucun prix.

Mais si le pouvoir a gagné les élections et pu ainsi assoir sa légitimité, il n’en demeure pas moins que certains résultats sonnent comme des avertissements. C’est en particulier le cas de l’État d’Anzoátegui. Le candidat du PSUV est une personnalité historique du chavisme, Aristóbulo Istúriz (vainqueur an 2012 avec 56,34% des voix). Il est largement battu en 2017 avec 46,74% des voix. Il y a deux explications. La première, c’est son éloignement du terrain car il pensait gagner sur son propre nom et n’a pas mené de campagne active, notamment dans les quartiers populaires. La seconde est politiquement significative de l’état du parti. La majorité des militants voulaient désigner Nelson Moreno, jugé plus proche du peuple, mais la direction du PSUV a imposé Istúriz. Une partie non négligeable de ces militants s’est abstenue de mener la campagne.


Et maintenant ?

Cet échec nous renseigne sur l’état des soutiens populaires au pourvoir politique. Si la majorité de la population ne souhaite pas un retour de la droite aux affaires car elle ne veut pas perdre les acquis sociaux obtenus sous Chávez, elle se méfie aussi des dérives du pouvoir.

Or, la victoire de 18 États sur 23 ne doit pas masquer le fait que le GPP (Grand pôle patriotique), regroupement du PSUV et de ses alliés, baisse en pourcentage. Il passe de 54,75% en 2012 à 52,67 en 2017, alors que la MUD progresse de 36,51% en 2012 à 45,18% en 2017. Le tout avec une forte hausse de la participation puisqu’elle passe de 53,94% à 60,97%. Ce qui semble signifier qu’elle a principalement profité à la MUD.

La victoire du camp Maduro ne signifie pas que les problèmes de la population soient résolus. La crise économique sévit toujours et le pays ne connait pas de trêve sociale, comme en témoignent de nombreux conflits sociaux. La défaite de la droite, malgré ses discours sur la fraude et les irrégularités qui visent à nier son échec, ouvre une période de flottement pour elle. Cela ne peut que bénéficier à Maduro qui, grâce aux résultats obtenus dans ces élections, retrouve une légitimité démocratique. Mais pour combien de temps ?

 

 

Patrick Guillaudat

(auteur avec Pierre Mouterde de Hugo Chávez et la révolution bolivarienne)

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