Égypte : par milliers, les prisonniers s’attendent à une catastrophe... Libérez-les !

Le nombre de prisons en Égypte s’élève à 68, et 26 d’entre elles ont été créées après le coup d'État de juillet 2013 et l'arrivée de Sissi au pouvoir. Outre ces prisons, il existe 382 centres de détention dans les postes de police et les centres des différents gouvernorats, auxquels il faut ajouter des prisons secrètes dans les casernes, selon un rapport publié par l'Organisation égyptienne des droits humains. Il est à noter que la première prison créée à l'époque de Sissi est la prison de haute sécurité « Lehman Gamasa » dans le gouvernorat de Dakahlia, sur une zone de 42 000 mètres carrés, qui a coûté 750  millions de livres, d’après le ministère de l'Intérieur de l'époque. Fait remarquable, le nombre de prisons en Égypte a augmenté de 30% tandis que les conditions économiques se détérioraient, et que la présidence et le gouvernement exhortaient le peuple égyptien à la patience et à l'endurance nécessaires pour traverser la crise économique. Cela donne un aperçu des tendances actuelles du régime égyptien quand on sait que le nombre des détenus politiques est estimé à plus de 70 000, selon des rapports sur les droits de l'homme, et un nombre inconnu de droits commun, dont on pense qu’il devrait s’élever au double. 

Des conditions de détention catastrophiques 

En 2015, un rapport publié par le Conseil national des droits de humains a établi que les centres de détention souffrent « d’un surpeuplement effrayant » qui dépasse 160% dans les prisons, et 300% dans les postes de police. Un autre rapport, émanant de l’Initiative égyptienne pour les libertés individuelles, publié en mars 2016, a mis en exergue la dégradation des infrastructures des prisons et l’absence de suivi sanitaire. Selon le rapport : « Les détenus n'ont pas accès aux conditions les plus élémentaires d’une vie saine et hygiénique, eux et leurs visiteurs subissent des mauvais traitements et ces derniers ne sont pas autorisés à leur apporter des vêtements, des couvertures et de la nourriture de l'extérieur de la prison malgré le fait que les détenus ne s’en voient pas fournir à l’intérieur. Dans certains cas, les conditions sont proches de ce qu'elles étaient au Moyen Âge. »

Il y a eu une augmentation des décès dus à la négligence médicale dans les prisons en général en 2017. Le Centre Al-Nadim pour la prévention de la violence et de la torture et l'Initiative égyptienne pour les libertés individuelles ont publié une déclaration commune intitulée « Ou vous les soignez, ou vous les libérez : la négligence médicale dans les prisons est un crime », décrivant la réalité de la prise en charge sanitaire pour les détenus dans un certain nombre de prisons égyptiennes, ainsi que des témoignages des prisonniers et de leurs familles

Les rapports du Centre Al-Nadim ont documenté 90 cas de négligence médicale délibérée dans les prisons égyptiennes au premier semestre 2019, avec 14 cas de décès. Ceci s'ajoute aux 347 cas suivis dans le rapport dans différents centres de détention au cours de l’année 2018. 

Les chiffres et les rapports indiquent qu'un crime contre l'humanité a eu lieu dans les prisons et les centres de détention égyptiens avant même le déclenchement de l'épidémie de corona dans le monde et son arrivée au Moyen-Orient et en Égypte il y a quelques semaines, ce qui a incité des organismes locaux et internationaux des droits de l'homme à appeler les autorités égyptiennes à libérer tous les prisonniers par crainte de la propagation de l'épidémie dans les prisons

« Nous nous adressons à tous ceux qui ont une conscience »

Le Bureau de l’OMS Méditerranée orientale a tenu une conférence de presse mercredi 18 mars. Le représentant de l'organisation a répondu à une question concernant les recommandations de l'organisation aux États concernant les prisons et les lieux de détention selon lesquelles il est nécessaire de réduire le surpeuplement des cellules, de supprimer tout obstacle à l'hygiène personnelle et au nettoyage et au lavage des mains, et de préparer les lieux de détention de manière à inclure une distance d'un à deux mètres entre chaque détenu.

Ceci est bien sûr impossible dans des circonstances de surpeuplement et de négligence actuelles.

La Coordination égyptienne des droits et libertés et d’autres militants ont rapporté sur leurs compte Facebook le SOS des détenus de la prison 430 de Wadi Al-Natrun concernant le nouveau coronavirus, faisant état de « la découverte de cas en prison et du manque de soins médicaux nécessaires pour contenir cette crise ». 

Le texte de détresse des détenus déclare : « Nous nous adressons à tous ceux qui ont une conscience encore vive de la liberté et de la vie (OMS, Croix-Rouge mondiale et toutes les parties concernées) d’exhorter les autorités égyptiennes à suivre les traces de l'Iran et de Bahreïn et à libérer immédiatement tous les détenus politiques, à réduire le nombre de personnes dans les cellules à 10 individus au lieu de 20 individus jusqu'à leur libération, à faire passer le nombre d'heures d'entraînement de 4 à 10 heures par jour, à faire fonctionner la ventilation lors des permissions de week-end et de sorties saisonnières, à offrir des cellules d'isolement et des cellules médicalisées humaines pour les prisonniers jusqu'à leur libération, et à fournir des masques et du matériel de prévention et de stérilisation des cellules. »

Les détenus décrivent les conditions insalubres dans lesquelles ils vivent, en disant : « Premièrement, la cellule mesure cinq mètres de long sur trois mètres et demi de largeur et de hauteur, avec cinq minuscules orifices de ventilation recouverts d'une fine grille trouée. Deuxièmement, il y a 20 individus par cellule, ce qui signifie que chaque individu dispose d’un espace de 35 centimètres. Troisièmement, l’aile est divisée en quatre quarts, chaque quart ayant cinq cellules contenant 100 personnes dans un espace ne dépassant pas 20 mètres carrés par aile, avec un seul point d’eau dans chaque cachot utilisé par 20 personnes. »

Il est également signalé que « la nourriture est cuite, nous ne connaissons pas son origine, ce qui facilite la propagation du virus », et que « la ventilation externe est à l'intérieur de la salle pendant quatre heures alors que sont rassemblés à cet endroit à l’étroit 100 individus, ce qui augmente les risques d'infection par le virus. » 

Les détenus indiquent que leur appel au secours était motivé par leurs souffrances, la découverte de cas dans les prisons et le « manque de soins médicaux nécessaires pour contenir cette crise » en leur sein, considérant que ce à quoi ils sont exposés est un « cas de condamnation à mort systématique de masse ».  

Les détenus mettent en garde contre le danger que représentent des prisonniers qui « dorment en respirant les souffles des uns et des autres en raison de la promiscuité », ce qui augmente les risques d'infection, et ils ont considéré dans leur cri de détresse que les autorités égyptiennes, qui ont interdit toutes les visites, prouvent ainsi leur désir de « se débarrasser intentionnellement de tous en exploitant la crise de Corona » sans pouvoir en être incriminés. 

Le texte est accompagné d’un dessin en guise d’avertissement aux autorités : « Le corona ne fait pas la différence entre le prisonnier et le geôlier ».

Administration pénitentiaire criminelle 

Human Rights Watch a publié un rapport le 16 mars intitulé « Pourquoi l'Égypte doit-elle libérer maintenant les prisonniers détenus injustement ? » qui déclare : « Les prisons égyptiennes sont notoirement connues pour leur surpeuplement, leur saleté et leur violation des règles d'hygiène et de santé. En novembre 2019, deux experts des Nations unies ont déclaré que les conditions de détention abusives en Égypte "pouvaient sérieusement mettre en danger la santé et la vie de milliers de prisonniers". C'était quelques mois avant l'apparition du coronavirus hautement pathogène, qui pourrait être désastreux. »

Parmi les mesures urgentes recommandées par Human Rights Watch, la libération par les gouvernements des pays contaminés des prisonniers injustement détenus. En Égypte, cela peut se faire facilement « en commençant par les milliers de prisonniers qui ont été emprisonnés […] pour avoir exercé leurs droits pacifiquement. »

Au lieu de cela, le gouvernement a suspendu le 10 mars les visites en prison des familles et des avocats pendant dix jours dans tout le pays. Pour aggraver les choses, l'Égypte a été exposée le 12 mars à des conditions météorologiques extrêmes, les rues ont été inondées, l'électricité a été coupée dans de nombreuses régions, les toits ont été endommagés et certains décès ont été enregistrés. Des familles disposant de « moyens informels » pour communiquer avec des proches emprisonnés ont signalé que certaines prisons du Caire souffraient de fuites d'eau et de coupures de courant. Ces familles vivent l’enfer d’une angoisse bien légitime. Lorsque certaines familles ont tenté de livrer du savon et des désinfectants à leurs proches détenus, l'administration pénitentiaire a refusé.

Dans le cadre des mesures préventives contre la propagation du virus, les autorités iraniennes ont libéré 85 000 prisonniers, y compris politiques. Ailleurs, les autorités ont décidé dans un certain nombre de villes américaines de libérer des prisonniers et de réduire le nombre de nouvelles arrestations dans certaines provinces des États de l'Ohio et de la Californie, et la Jordanie a également été l'un des pays qui a décidé de libérer 3081 condamnés pour endettement. Le ministère bahreïni de l'Intérieur a annoncé qu'il avait libéré 1 486 détenus pour des raisons humanitaires, eu égard aux circonstances. 

Le jeudi 26 mars 2020  

Article source : https://revsoc.me/politics/42154/ ; traduction de l’arabe par Luiza Toscane. 

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