De nouveau des millions de manifestants en Algérie

Kamel Aïssat est revenu par téléphone sur le bilan des manifestations du 19 avril et les enjeux de cette semaine en Algérie.

Les marches de vendredi 19 avril étaient impressionnantes. C’est le 9weekend où nous avons des millions de personnes dans la rue. Ce n’est pas facile pour un peuple de marcher chaque vendredi, parce que nous d’autres activités, nous avons besoin de souffler, et la société sacrifie sa journée de repos pour marcher. C’est impressionnant, c’est joyeux et c’est très calme.

Il y a une grande sérénité, une détermination qui est impressionnante, sans colère, sans rancune, mais qui dit que nous voulons que vous partiez tous ! C’est unique dans les annales du mouvement social, y compris au niveau international. Les 48 wilayas sont mobilisées pour dire : « vous allez partir ».

Ce sont elles qui ont imposé le départ du gouvernement, qui veulent tous les faire partir. Il y aura des weekends avec un peu moins de monde, mais on reste autour de 20 millions de personnes mobilisées. La mobilisation est intacte et la volonté de changement aussi. C’est ce qu’il faut retenir car, dans une certaine presse, on expliquera qu’il y avait moins de monde, pas 17 millions mais seulement 10 millions. Mais ça reste gigantesque.

Et il ne faut pas oublier qu’il y a aussi la mobilisation de la semaine. Chaque mardi il y a la mobilisation dans les universités, avec les étudiants, les travailleurs, chaque secteur, l’administration publique, les banques, les mairies. Et d’autres jours de la semaine. C’est maintenant impossible à quantifier.

Les manœuvres du pouvoir n’ont pas démobilisé

Il faut comprendre que le système Bouteflika fonctionne depuis vingt ans. Avant lui, il y a eu celui de la décennie noire, où une oligarchie a émergé dans les années 90, puis une autre dans les années 2000. Les gens ont compris que le système était capable de se régénérer, de trouver des issues politiques, d’intégrer de nouvelles couches.

Les gens ne croient plus à un changement qui viendrait de l’appareil d’État, de ce système. Ils ne croient pas à un changement qui vienne de l’intérieur des classes dominantes.

On voit le rôle de la mémoire des mobilisations : toutes les luttes qui ont eu lieu dans les trente dernières années ont été enregistrées dans la mémoire collective des masses populaires. Elles n’ont pas eu la réponse qu’on voulait au moment où on le voulait, mais c’est maintenant que les gens disent qu’ils savent ce qu’est ce système, qu’ils savent qui a acheté les entreprises publiques, qui a profité des années 90, qui a profité des plans d’ajustements structurels du FMI, qui a profité des programmes de la banque mondiale, du système Bouteflika. Les gens savent tout ça et le disent dans les manifestations d’aujourd’hui.

Par exemple à Bejaïa, les mots d’ordre les plus frappants étaient les mots d’ordres anti-impérialistes, que ce soit sur la « main étrangère » dénoncée par l’armée, qu’on transforme pour dire « la main étrangère va vous dégager », ou bien que ce soit l’emprise américaine sur le pétrole en Algérie, qui est rejetée à travers certaines banderoles.

Les démissions de cette semaine n’ont pas fonctionné et ne fonctionneront pas, car la Constitution actuelle n’est plus d’actualité en Algérie. La Constitution est rejetée par la population, car elle a été faite sur mesure pour les oligarques, pour la bourgeoisie algérienne, pour ceux qui détiennent le pouvoir. La loi n’est jamais neutre, c’est l’expression du rapport de forces du moment : quand Bouteflika, dans sa dérive monarchique, a confisqué le pouvoir, il a écrit une Constitution pour permettre à la bourgeoisie de s’accaparer les richesses nationales. Et c’est ce qui est rejeté aujourd’hui par le peuple !

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