De la crise du « progressisme » au progrès des crises en Amérique latine

Au cours des dernières années, les débats sur l’Amérique latine au sein de la gauche internationale avaient tendance à se focaliser sur les pays dont les gouvernements, avec des formes et des rythmes différents, ont pris une certaine distance avec les oligarchies traditionnelles de leurs pays (parfois plus dans les discours que dans la réalité) : Venezuela, Bolivie, Brésil, Argentine, Équateur. En général, sans oublier leur importance politique et économique mais surtout en fonction de la situation conjoncturelle, on insistait beaucoup sur le Venezuela, le Brésil ou l’Argentine. Même l’Équateur semblait être un élément de plus de « l’axe progressiste », en ce qui concernait les analyses internationales. Lorsque nous avons vu les expériences progressistes tomber l’une après l’autre, se dégrader, entrer en crise, les débats ont alors tourné autour de « la fin du cycle » et de la droite menaçante et revancharde. Appels urgents à contenir l’ennemi, unité… Sur quoi ? Pour quoi ? Avec qui ? Ennemi principal ou secondaire ? Au fil des mois la situation est beaucoup plus complexe. Elle se caractérise par au moins trois éléments :
- 1. Un florilège de résistances populaires, massives, d’évènements, la force du peuple.
- 2. Une extrême droite qui n’est plus un fantôme mais une réalité terrifiante.
- 3. Un énorme problème d’horizons. Nous ne voulons pas cela ! crient les peuples… Mais alors, que voulons-nous ? Et, plus important… Comment allons-nous parvenir là où nous voulons aller ?

Un tableau de la situation actuelle

Nicaragua
Au cours de ces dernières années le gouvernement Ortega-Murillo a approfondi (au cas où il y avait encore un doute) sa trahison complète du sandinisme. En s’alliant avec la droite et les églises conservatrices. En 2018, il met en œuvre une réforme des retraites qui déclenche un soulèvement populaire, de rage, sans direction, auquel il répond par la répression et la prison pour les militantes féministes, les jeunes activistes et les vieux combattants du FSLN.

Puerto Rico
Dès 2019, la grande vague a commencé avec l’été chaud dans la Caraïbe, à la suite de fuites de conversations sur la messagerie Telegram du gouverneur d’alors, Ricardo Rossello, dans lesquelles il se moquait ouvertement des gens, de leurs douleurs et de leurs peines (ainsi que des « blagues » mysogines et homophobes) à la suite de l’ouragan Maria qui a frappé l’île en 2017 (souvenons-nous des moments où Trump lançait aux gens du papier hygiénique). La condition coloniale de l’île a fait que pendant des mois elle s’est retrouvée sans électricité, sans que puisse parvenir l’aide internationale, et le mépris du gouvernement fut tel que les gens durent enterrer leurs morts quand et comme ils le pouvaient. Une mobilisation populaire a éclaté qui a finalement forcé Ricardo à démissionner après des manifestations monstres (auxquelles ont pris part des personnalités comme Ricky Martin, BadBunny, Residente, etc., ce qui donne une idée de la profondeur sociale de l’explosion). À son apogée, un tiers de la population recensée de l’île était dans la rue. La chute de Rossello a signifié une victoire – en dansant – pour la première fois dans cette décennie.

Pérou
En octobre 2019, le président péruvien Martin Vizcarra a dissous le Congrès contre la majorité parlementaire Fujimoriste. Une crise politique profonde qui atteint la gouvernance institutionnelle elle-même. Malgré les mobilisations de décembre (la nuit de Noël 2017 !), il s’agit d’une crise centrifuge où le niveau de mobilisation joue jusqu’ici un rôle moins grand que la crise des oligarchies au pouvoir.

Équateur
Une augmentation brutale du prix des carburants, comme celle vécue au début de 2018 au Mexique, un décret d’austérité économique dans lequel l’État s’est livré complètement au FMI et qui concernait également les retraites et la dette, tout cela a fait éclater une mobilisation sociale dont les peuples indigènes regroupés dans la CONAIE ont été les principaux protagonistes. Il est important d’en mentionner quelques éléments : 1) Le rôle protagoniste des peuples indigènes. 2) La crise de l’expression locale du « progressisme » : le mouvement a pu sortir d’une sorte de « campisme », où le mot d’ordre « ni Lenin [Moreno] ni [Rafael] Correa » a eu un enracinement profond, au-delà des sphères militantes, sans pour autant que cela ait signifié automatiquement une alternative au pouvoir. 3) Une victoire, la seconde de l’année, au son de la flûte de Pan. Depuis des années des acteurs importants du mouvement populaire équatorien avaient pris leurs distances avec Rafael Correa, et il y a dans le gouvernement de Lenin Moreno, au-delà des querelles personnelles, d’importantes continuités avec le Correisme, et pas seulement parce qu’il fut son candidat et son vice-président, à tel point que l’accusation de « trahison » – formulée par Correa contre Moreno – tombe d’elle-même.

Haïti
Haïti vit une explosion populaire contre le gouvernement de Jovenel Moïse depuis que la corruption cynique, provenant de l’accord lancé par Hugo Chavez en 2005, est apparue au grand jour. Le système Petrocaribe n’a toujours pas servi à aider à reconstruire Haïti, 10 ans après le tremblement de terre qui l’a dévasté, mais à construire des hôtels de luxe, des plages privées, des bateaux de croisière pendant que l’urgence humanitaire continue, sans aliments, sans les fournitures de base, avec des maladies incurables qui s’étendent sur cette nation qui porte encore le châtiment des oligarchies mondiales pour être née de la rébellion des esclaves qui la rendit indépendante entre 1791 et 1804. Pendant ce temps le monde entier se tait.

Chili
Du point de vue régional, c’est avec la Bolivie l’épicentre où les événements et leur issue auront le plus grand impact sur tout le continent. La bulle néolibérale a éclaté (le Chili a toujours été le contre-exemple de la droite face au Venezuela). Une augmentation du prix du métro et le mouvement qui s’y est opposé, mené au début par des étudiants et des lycéens, a déclenché un mouvement massif, profond qui a mis au centre, parmi d’autres éléments, les retraites (un système privatisé et pourri), l’accès à l’éducation (il faut s’endetter à l’infini pour accéder à l’université), l’offensive d’inégalité sociale, la répression politique et la remise en cause de la Constitution de Pinochet et du pacte de transition. Depuis des mois, les rues du Chili réclament de tout changer, débordant non seulement l’oligarchie mais également plusieurs des structures traditionnelles du mouvement social, dont les prises de position, par exemple celles de la CUT ou du Frente Amplio, ont été lamentables : le président Pinera n’est pas tombé aussi à cause de ce type d’attitudes. Une mobilisation en profondeur, qui a gagné jusqu’aux supporteurs de football – mais aussi les femmes, les artistes… – devenant un véritable festival populaire. Un moment où les femmes furent en première ligne, s’organisant à partir de plateformes féministes et où, non sans contradictions, on peut penser qu’il y a une bonne synergie entre les espaces féministes et d’autres espaces d’organisation. Un évènement, ou, comme le dit le nouvel hymne de la lutte au Chili, la danse de ceux qui sont de trop…

Argentine
Après la défaite du kirchnerisme en 2015, c’est maintenant Macri qui a connu la déroute électorale. Le « progressisme local », le kirchnerisme, obtient une victoire par défaut, apparemment plus grâce à une implosion extérieure qu’à sa propre force, au milieu d’un appauvrissement généralisé.

Brésil
La légitimité de Bolsonaro se dégrade tout en jouant avec l’équilibre climatique global dans la tragédie amazonienne. Lula est parvenu à sortir de prison, réorientant les débats et les centres de gravité de la gauche brésilienne. Marielle Franco, camarade du PSOL, conseillère de la ville de Rio, femme des favelas noire, lesbienne, a été assassinée en mars 2018 : un acte de répression politique d’une opposante à la militarisation des favelas à Rio, à laquelle Bolsonaro et ses acolytes sont liés.

Bolivie
Tout juste après la victoire équatorienne et la vague de colère populaire pleine d’espoir au Chili, la Bolivie a connu un coup d’État qui pourrait se transformer en défaite historique de grande envergure, même si bien sûr tout dépend de la lutte en cours. Ni l’usure et les contradictions du gouvernement d’Evo Morales, ni la complexité du scénario qui a poussé tacitement des secteurs du mouvement social du côté des factieux, ne peuvent excuser la terrible erreur des secteurs populaires qui se sont alignés de fait ou par omission sur les putschistes. Mais c'est l'erreur politique d’Evo de ne pas avoir respecté le résultat défavorable du référendum de 2016 (que personne ne l’avait obligé à faire) qui a ouvert la porte à la droite ultra pour clamer à la fraude électorale aux dernières élections et a déchainé les pires forces réactionnaires, racistes et ultraconservatrices, qui ont réalisé le coup d’État en organisant la violence de rue et militaire. Il y a eu une forte résistance au coup tandis que le MAS l’acceptait tacitement – une acceptation forcée, en quelque sorte, de sa défaite.

Colombie
Au milieu de l’année 2019, la Colombie a laissé sur la touche Uribe lui-même juste après le retour à la lutte armée de secteurs des FARC (et par conséquent des paramilitaires des Autodéfenses unies – AUC – qui ne l’ont jamais quittée) tandis que les assassinats de leaders sociaux ne s’arrêtent pas. En partie produit d’une rage populaire accumulée, en partie à cause de l’écho des révoltes régionales, un autre régime « exemplaire » de la droite continentale a été déstabilisé lorsque le 21 novembre la grève nationale a commencé. À la différence des cas de l’Équateur ou du Chili (où les explosions furent « inattendues »), en Colombie on est arrivé à la grève générale du 21 novembre après des mois de préparation. La réponse à la convocation (qui ne visait qu’une manifestation traditionnelle) a dépassé toutes les attentes et a mis, là aussi, au centre de l’ordre du jour la population réclamant un changement général dans tout le pays.

Uruguay
Dans ce qui semblait être un pays de stabilité de longue haleine, après des décades de « gouvernement progressiste », en novembre la plateforme de droite a gagné les élections.

Venezuela
Le dramatique nœud vénézuélien ne présente pas de pistes de solution à long terme. La crise institutionnelle s’approfondit avec l’élection d’une nouvelle direction de l’Assemblée nationale, qui exclut Guaido. L’opposition se trouve plongée dans sa propre crise interne.

Amérique centrale
La dévastation sociale y impose, à des rythmes toujours plus accélérés, l’émigration à des milliers de personnes, qui fuient pour sauver leur vie. Ils butent contre le mur transfrontalier accepté par le président méxicain Andrés Manuel López Obrador. Ce dernier offre des emplois sur la frontière militarisée du sud du Mexique, alors que se multiplient les déportations, abus et répressions de l’État mexicain.

Quand on voit ce scénario général, avec tous ces événements politiques (et ceux non mentionnés) de grande profondeur dans chaque pays, il semble bien qu’il n’y ait pas d’autres mots pour le décrire : événement, lutte, espoir contre défaites. Les fragiles structures plus ou moins républicaines, qui ont été construites dans divers pays, à contrecœur, par les oligarchies centenaires, s’effondrent sous nos yeux. Et les perspectives futures sont contradictoires et incertaines. Essayer de les comprendre implique un bon inventaire du passé immédiat et, de là, une tentative d’en tirer quelques leçons, quelques hypothèses (au risque de généralisations).

1. Les progressistes n’ont pas été si progressistes, la droite n’a pas été si défaite

Il n’est pas possible de comprendre les crises et la conjoncture en Équateur, au Venezuela, au Brésil ou en Argentine, sans évoquer les « bons moments » des gouvernements jouissant d’une légitimité populaire, prononçant des discours de gauche et conduisant des politiques redistributives. Mais il faut également se référer à leur histoire d’usure, de transition, de crises, de « trahisons » internes, de défaites électorales, de coups d’État et de reculs.

Un trait commun : avant ces gouvernements il y eut des luttes, des crises politiques, des insurrections populaires, des mobilisations exemplaires avec peu de victoires sociales. Au cours des périodes d’ascension de ces gouvernements « progressistes », les droites traditionnelles étaient désorientées et dispersées. Elles étaient en contraste avec ces gouvernements qui décrétaient ici, mettaient en œuvre là, rendaient hommage un jour et négociaient un autre. Au fil des mois et des années, les espoirs qu’ils ont soulevés ont été freinés, les revendications populaires ont été englouties dans les administrations et, quand le moment exigeait une confrontation ouverte avec l’ordre antérieur, les gouvernements optaient pour des « issues responsables » et demandaient du calme aux mouvements sociaux, sommés de dialoguer et d’écouter.

En relativement peu de temps au regard de l’ampleur des défaites subies, les droites ont ainsi pu se recycler, rénover et sélectionner parmi les faiblesses internes de ces gouvernements des éléments pour tenter de reprendre la main (avec des degrés de succès divers). Il semble qu’elles n’aient pas pris en compte le fait que ces « années de progrès » n'étaient pas une parenthèse, mais des cycles politiques. Lorsque les Bolsonaro, les Macri et les Moreno se sont emparés des présidences, ils s’attendaient à une stabilité politique… Mais, comme nous le voyons, ils doivent faire face à des luttes et des résistances. Ils ne pourront atteindre la stabilité sans écraser les résistances à coups de thérapie intensive.

Ainsi, les uns n’ont pas été aussi loin à gauche qu’ils le prétendaient, et les autres ne sont pas revenus aussi forts qu’ils l’avaient rêvé.

2. Le continent n’est pas seulement un endroit où les choses vont bien (ou mal sur le plan romantique)

Tandis que les choses évoluaient de cette façon dans les pays ayant des gouvernements « progressistes », ceux qui ne figuraient pas sur cette liste, en plus de constituer un chapelet de tragédies, avaient l’apparence de stabilité politique, « de l’ordre et du progrès », et à court terme on n’y voyait que peu de perspectives d’y mettre en cause le rôle de marionnette de l’empire. La crise politique péruvienne montre que les tensions sociales peuvent tourner en parallèle avec les déficiences structurelles propres aux régimes politiques et aux pactes de gouvernement. Quand les analyses régionales parlaient de virages à gauche dans la région, on oubliait dans l’analyse continentale d’importants pays comme la Colombie, le Mexique et le Chili. Les feux des projecteurs se sont tournés vers les « retours des droites » sans voir les éruptions et les tremblements de terre politiques. Donc, penser la région, au-delà d’une estimation des grandes tendances générales, présuppose de porter toujours l’attention sur la tendance contraire et distinguer les flux politiques, presque toujours en sens contraire les uns des autres, dépendant du moment et du pays ou groupe de pays auxquels on se réfère.

3. Les politiques publiques ne résolvent pas les contradictions de classe

Les gouvernements dits progressistes ont été et sont cela : des gouvernements. Rares sont les cas où l’ordre public a été bouleversé sur le plan constitutionnel (Bolivie, Venezuela, Équateur). Mais même dans ces cas-là, l’action des gouvernements – et leur distanciation des oligarchies traditionnelles (au-delà des phénomènes sociaux dans leur entourage) – s’est concentrée sur des politiques publiques d’assistance dirigées vers les strates les plus paupérisées de la société. En faisant ici abstraction des implications symboliques de quelques-unes de ces mesures – comme le fait que la fille d’une famille populaire soit la première de sa famille aussi bien à accéder à l’éducation supérieure qu’à voyager en avion, et de l’affront que cela a pu signifier pour les oligarchies locales racistes – à long terme et particulièrement quand les cycles économiques ont montré des signes de changement, les contradictions de classes profondes autour des thèmes clés (l’utilisation et l’origine des revenus de l’extractivisme primaire, les dettes, les conditions précaires du travail et de la retraite, entre autres) remontent à la surface. Il ne s’agit pas, pour les socialistes, de se convertir en évaluateurs populaires des politiques publiques (plusieurs d’entre elles correctes et indispensables si on prétend vivre dans des sociétés garantes des droits sociaux de base), mais plutôt de ne pas perdre de vue que ces politiques, aussi bien conçues et mises en œuvre qu’elles puissent être (y compris si on les débarrasse de tout type de clientélisme et de germe de corruption qu’elles supposent), n’ont pas réussi à résoudre les contradictions sociales, basées sur les conflits d’intérêt de classe. Indépendamment qu’elles aient été des opérations gouvernementales correctes ou incorrectes.

4. Le prix à payer pour les gouvernements gagnants est plus élevé que celui prévu dans le contrat (il y a toujours des intérêts et des lignes en tout petits caractères)

Le chemin des gouvernements progressistes vers les présidences et les majorités parlementaires comprend d’abord généralement l’existence d’une période plus ou moins longue (et proche des élections) de fortes luttes sociales qui sans être vaincues n’obtenaient pas non plus des victoires sociales. Sauf exception, comme dans le cas de la « guerre de l’eau » en Bolivie. En second lieu, un possible élément commun a été le chemin sinueux et en pente raide des projets politiques, dans leur grande majorité hyper personnalisés, où une succession de défaites et de petites avancées électorales trouvait son aboutissement dans l’accession au gouvernement central. Dans certains cas, comme pour Lula et maintenant López Obrador, il a fallu attendre plus de deux élections présidentielles pour finalement réussir l’épreuve électorale.

Plus qu’un problème d’acceptation populaire, cela semblait être un problème d’acceptation des sphères dirigeantes. Jusqu’à quel point les oligarchies pourraient permettre ou pas un gouvernement différent de ceux avec lesquels non seulement ils s’entendaient mais aussi avec lesquels ils avaient de fortes relations économiques.
Parvenir au gouvernement et assurer le respect du résultat électoral par les oligarchies locales obligeait à s’ouvrir à la négociation, à intégrer des cadres « traditionnels » à certains postes clés, à établir des lignes rouges entre lesquelles les nouveaux projets politiques pourraient jouir d’une certaine marge de liberté conditionnelle. Les progressismes ont été conscients du prix à payer pour accéder au gouvernement, ils se sont assis à la table de négociation et ont établi les cadres de « gouvernabilité » grâce auxquels ils pourraient entrer dans le palais présidentiel. Au début, les marges acceptées dans un tel accord pouvaient paraître raisonnables et ne pas compromettre l’essence des projets qu’ils arboraient : plus de justice sociale, de distribution des revenus, etc. Mais politiquement, à moyen terme, il est devenu évident que c’était leur capacité politique qui était compromise et que c’est au sein des structures gouvernementales que se trouvent les sources des désastres postérieurs. C’est le cas par exemple du rôle de Lenin Moreno ou de Temer.

5. Le campisme tue… et le sectarisme plus encore

La question de l’attitude envers des gouvernements qui n’étaient pas issus de l’oligarchie traditionnelle et envers leurs politiques, a causé un gros mal de tête à la gauche latino-américaine. Bien qu’il y ait beaucoup de nuances et de changements selon la période où s’est posé le débat au sein de la gauche latino-américaine, je crois que deux positions extrêmes, aussi erronées l’une que l’autre, doivent être prises en compte. D’un côté, ce que nous avons défini comme « campisme » et, à l’opposé, une posture sectaire. Bien que leurs conclusions politiques soient opposées, les deux partagent une vision hyper simplifiée de processus complexes et contradictoires. Par conséquent ils en déduisent des postures générales et similaires pour pratiquement tout le continent.

Dans le cas du campisme, la posture fondamentale est un héritage de la pensée binaire, propre aux temps de la guerre froide : il y aurait un grand bloc « anti-impérialiste » qui affronterait en Amérique latine le grand pouvoir impérialiste des États-Unis. De cette façon, tout gouvernement ou formation politique qui s’en distancie relativement (même si ce n’est que de façon occasionnelle et discursive) ferait partie d’un bloc, plus ou moins homogène, qui se bat contre la CIA, la Maison Blanche et ses représentants latino-américains. Ils oublient, du coup, que si la présence impérialiste des États-Unis en Amérique latine est toujours prévalente, elle s’est complexifiée dans plusieurs pays, spécialement à partir de la pénétration de l’impérialisme chinois dans la région. Peu de pays, comme le Mexique, peuvent toujours être considérés comme des satellites quasi absolus des États-Unis.

En contrepartie, au lieu de constituer un bloc opposé aux oligarchies traditionnelles, les postures sectaires mettent l’accent sur les nombreuses contradictions des processus progressistes pour y voir simplement une nouvelle forme politique qui aurait pour fonction d’éviter les « véritables révolutions » (guidées par les sectaires, évidemment). Des révolutions, inévitables et au coin de la rue, à leurs yeux.

Au-delà du caractère erratique que peuvent avoir leurs analyses, les implications de ces postures se situent sur le terrain politique et ont souvent des conséquences sérieuses. Du côté campiste, ces visions ont conduit, par exemple, dans des espaces comme le Forum de Sao Paulo, à la honteuse défense de la dictature criminelle nicaraguayenne. En plus elles ne cherchent pas à comprendre les contradictions des processus progressistes, qui sont des éléments explicatifs de leurs différentes crises – puisque le seul coupable serait le Pentagone. Des anciens militants sandinistes, des activistes féministes et en général un mouvement s’opposant à des mesures draconiennes contre le système de retraites (que dans un autre contexte, c’est-à-dire face à un autre gouvernement, ils auraient appuyé inconditionnellement) y ont été traités de marionnettes de Washington. Les emprisonnements et le climat de répression instauré par Ortega pour se maintenir au pouvoir ont été ignorés.

La contrepartie sectaire, nous pouvons la voir dans différentes prises de position de la gauche latino-américaine doutant d’une évidence pourtant claire : la consécration d’un coup d’État en Bolivie. Pour la pensée sectaire il n’y a pas eu de coup d’État (certains allant même jusqu’à se mettre du côté des hordes fascistes !), mais seulement un conflit politique produit de conflits « d’en haut ».

Dans les deux cas, au Nicaragua comme en Bolivie, nous voyons des milliers de personnes mobilisées, en lutte et en résistance qui mettent leur vie en jeu. Mettre des conditions à la solidarité, à l'information et au soutien a des conséquences graves et nos prises de position doivent toujours éviter de tomber, sous l’effet de pressions conjoncturelles, aussi bien d’un côté que de l’autre. Nous devons toujours penser aux conditions nécessaires pour que les peuples avancent, résistent et gagnent.

Pour conclure

D’une certaine façon, comme depuis longtemps, nous socialistes révolutionnaires, nous nous retrouvons devant le drame de notre frustrante faiblesse organique. Si nous pouvons tirer quelques conclusions, c’est tout d’abord qu’il n’y a pas de scène politique, pour stable qu’elle puisse sembler, qui dure cent ans. Encore moins durant ces dernières années. La région latino-américaine a connu de fortes mutations et aujourd’hui l’issue est largement ouverte. Avec des signes contradictoires, les bonnes nouvelles porteuses d’espoir s’opposent à des coups durs et aux défaites. Néanmoins, le chemin pour construire des alternatives politiques indépendantes de masse est certes complexe, mais l’expérience latino-américaine en indique les possibilités. Il est important de construire des ponts entre les orbites des mouvements et des résistances (qui résistent sans horizon politique) et les misères du panorama politique. Il est également central d’être conscients du fait que, face aux crises que traversent différents pays latino-américains, la prise de position face à ces événements devra, malgré les contradictions, être claire et sans aucun doute, la situation l’exige : nous ne pouvons pas hésiter à condamner le coup d’État en Bolivie, ni à qualifier Ortega de dictateur. Les expériences latino-américaines devraient être un miroir dans lequel les révolutionnaires de chaque pays se regardent pour pouvoir être mieux préparés pour les combats à venir.

Comme c’est souvent le cas des analyses continentales, le Mexique se pose en contre-exemple, en contre-tendance générale, toujours prisonnier de sa frontière démoniaque avec l’empire, comme cela semble se répéter aujourd’hui. Un dernier mot à ce sujet, tiré de Marx qui, dans les prologues du Capital, avertissait les orgueilleux nationalistes allemands, incrédules devant la possibilité que leur pays suive le chemin décrit dans le Capital pour l’Angleterre : « C’est de toi que parle cette histoire ».

Luis Rangel  est militant du Parti révolutionnaire des travailleur·es (PRT), section mexicaine de la IVe Internationale. Traduit de l’espagnol par Fabrice Thomas.

• Cet article a paru dans le n° 672/673 de mars-avril de la revue Inprecor, disponible par abonnement. Si cette revue vous intéresse, n’hésitez pas à vous abonner en contactant la rédaction <inprecor@wanadoo.fr> ou en écrivant à PECI-INPRECOR, 27 RUE TAINE, 75012 PARIS, FRANCE. Le prix de l'abonnement annuel est de 55,00 € pour l'Europe et l'Afrique du Nord, de 71,00 € pour le reste du monde. (http://www.inprecor.fr)

 

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.