Coronavirus : un énième ennemi étranger de la Turquie contre lequel « unir la nation »

Metin Feyyaz

Militant de la IVe Internationale en Turquie.

« Ceux qui critiquent les précautions contre la pandémie mènent une guerre contre leur propre pays. […] D’autres pays ne permettraient pas ce genre de publications, même durant une journée. Ces organisations terroristes, les médias, les organisations politiques qui tentent de démoraliser notre nation, seront noyés dans la haine de notre nation. »

Ainsi s’est exprimé le président Erdoğan, après que son gouvernement a reçu de sévères critiques de la part du chef du principal parti d’opposition concernant sa ­politique face à la pandémie.

Gouvernement autoritaire

Cette citation résume à grands traits la réponse du gouvernement turc à la pandémie de Covid-19. Tout d’abord tout contrôler de manière centralisée, y compris le flux d’informations, et déclarer que quiconque critique la politique du gouvernement est un terroriste ou un traître. Ensuite, maintenir la marche de l’économie comme d’habitude, même si cela détruit des vies de travailleurEs. Le président du « Foreign Economical Relations Board », l’un des représentants des grandes entreprises, a déclaré qu’« un couvre-feu ou un lock-out aura des résultats dévastateurs pour les entreprises et mettrait le pays au bord du chaos ». Le gouvernement a toujours suivi avec zèle cet avis du grand capital. Bien qu’il y ait des rappels constants à tout le monde de rester à la maison, aucune mesure n’a été prise pour protéger ceux qui vont travailler tous les jours, travaillent dans des usines avec des milliers d’autres collègues et utilisent les mêmes locaux, les mêmes bus, les mêmes cantines, les mêmes vestiaires.

Cela a des conséquences mortelles pour les travailleurEs. Une coalition de la société civile nommée « Occupational Health and Safety Assembly » a recueilli les noms de 52 travailleurEs décédés après avoir été infectés par le Covid-19 sur leur lieu de travail ; ces données ont été compilées sur la base des informations publiées dans les journaux, de sorte que le nombre réel devrait être encore plus élevé. Il y a eu quelques arrêts de travail spontanés contre cette situation, en particulier dans les secteurs de la construction et de la métallurgie, mais ils sont restés pour la plupart isolés et fragmentés. En raison de ces arrêts de travail, le gouvernement de la ville industrielle d’Izmit a publié un décret disant que « toutes les manifestations, y compris les arrêts de travail, sont interdites pendant la pandémie ». Les réactions ont été telles que, plus tard, ils ont retiré cet article du décret.

Plan de soutien au capital

De nombreux lieux de travail ont fermé en raison des effets économiques de la pandémie. La Turquie étant le principal exportateur d’auto­mobiles vers l’Union européenne, toutes les usines automobiles ont maintenant été fermées. Afin de reporter les effets économiques de la crise, le gouvernement a également préparé un plan de relance, bourré des mesures de soutien au capital, qui, selon les annonces officielles, représenterait un montant global de 100 milliards de livres turques (13,4 milliards d’euros). Comme presque tous les autres pays d’Europe, la Turquie a également introduit une prestation temporaire qui couvrira au maximum 60 % du salaire avec une limite maximale de 4 380 livres turques, environ 580 euros par mois, lorsque les salariéEs ne travaillent pas. Mais cela ne concerne que les travailleurEs ayant un certain nombre de jours dans le système de sécurité sociale. Le 16 avril, le Parlement a adopté une nouvelle législation qui permettra aux employeurs d’imposer des congés sans solde sans le consentement des travailleurEs : dans ce cas, le gouvernement paiera une aide au revenu de 1 168 livres turques, soit environ 155 euros par mois. Ce montant est inférieur au loyer de la plupart des travailleurEs. Malheureusement, il n’y a même pas eu de réelle opposition à ces mesures en raison de la faiblesse et de la désorientation de la gauche en Turquie depuis de nombreuses années.

Pas d’amnistie pour les prisonniers politiques  

Une autre mesure appliquée par le gouvernement face à la pandémie a été une amnistie pour les prisonniers, mais ce n’est pas une amnistie générale : cette loi a libéré des violeurs, des assassins, des chefs de la mafia, mais pas les journalistes arrêtés ou les membres de l’opposition comme Selahattin Demirtaş (député et co-président du HDP, parti démocratique du peuple), devenu le symbole de ceux qui critiquent une telle amnistie. Parmi ceux qui ont été libérés, il y a un nom significatif : celui d’Alaattin Çakıcı, chef notoire de la mafia et l’une des figures éminentes des « Loups gris », groupe ultra nationaliste, qui a été arrêté en France en 1998 et est tenu responsable de 41 meurtres. Lors de la libération de Çakıcı, les réseaux sociaux étaient pleins de manifestations de joie et d’excitation où des gens proclamaient que « maintenant le loup est sorti, les traîtres doivent se cacher. »

Traduction Henri Wilno

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