Coronavirus en Italie : sauver les profits ou sauver les personnes ?

La situation créée par l’épidémie de Covid19 met en lumière toutes les contradictions de la société capitaliste. Il était clair, dès le début, que si l’on n’avait pas supprimé 35 milliards d’euros du budget de la santé publique on ne serait peut-être pas aujourd’hui dans cette situation dramatique. 

L’abnégation et le sens du sacrifice des travailleurEs du secteur de la santé, unique rempart pour contenir le virus, est en train de devenir l’un des grands moments de solidarité sociale en Italie. Il n’en reste pas moins que de nombreuses structures hospitalières sont désormais au bord de l’effondrement et que les travailleurs de la santé ne disposent pas, de façon appropriée, du matériel indispensable, comme simplement des masques, qu’aucune entreprise italienne ne fabrique car ils ont été considérés comme un produit peu rentable. 

Les premiers signaux envoyés d’une gestion de la crise totalement indifférente aux secteurs les plus faibles étaient déjà clairs ces jours derniers par rapport à la condition des travailleurEs de l’économie souterraine et des précaires, des milliers de SDF, des migrantEs, mais aussi face au sort de plus de 60 000 détenuEs dans les prisons du pays.  

La classe ouvrière à l’heure du coronavirus

Mais l’exemple le plus frappant est l’attitude cynique du gouvernement et des capitalistes en ce qui concerne la sécurité sanitaire sur les lieux de travail. Tous à la maison ! C’était apparemment le sens du dernier décret de Conte, le 11 mars. Mais il n’en est rien ; le « noyau dur » de l’économie italienne, les usines et les entreprises du centre-nord ne sont absolument pas fermées : c’est un cadeau du gouvernement à la Confindustria (l’organisation patronale), qui avait explicitement demandé qu’on ne paralyse ni la production ni les affaires. Des centaines de milliers de travailleurEs mettent ainsi tous les jours leur santé en danger en raison de conditions de travail insalubres. Pour eux, donc, les contrôles des barrages routiers n’existent pas. Venir au travail pour sauver l’économie nationale : telle est la rengaine que l’on commence à leur siffler aux oreilles. Le fameux smart working (qui est proposé comme solution à tous les problèmes) n’est un choix possible que dans certaines situations et beaucoup ont été obligés de prendre quinze jours de congés, alors que d’autres risquent d’être licenciés. Les intérêts économiques sont plus importants que les intérêts sanitaires et que les droits élémentaires.  

Grèves dans les usines

Pour répondre à cette situation intolérable, les ouvriers ont déclenché d’importantes grèves dans de nombreuses usines, du Nord au Sud du pays. Les travailleurEs exigent des mesures de sécurité, ne veulent pas être contaminés, veulent rester à la maison, veulent la fermeture des usines et la garantie des salaires. Il y a eu des grèves dans la région de Milan, de Brescia et de Bergame (Bitron, Alfa Acciai, Iveco, Beretta, Electrolux, pour ne citer que quelques établissements), à Mantoue, en Vénétie. Dans le Piémont, beaucoup d’entreprises se sont arrêtées, parmi lesquelles des secteurs de la FCA. La grève spontanée dans un magasin d’Amazon, non loin de Turin, est significative. Et aussi la Fincantieri en Ligurie, la ex-Ilva de Tarente et des centaines d’autres dans toute l’Italie. 

Peur ? Oui, et elle est légitime. On ne comprend pas pourquoi, alors que les pouvoirs publics demandent à la population de rester à la maison, les ouvriers des productions non-indispensables devraient continuer à travailler.

Les revendications des grévistes vont de l’assainissement des lieux de travail à la distribution de matériel sanitaire mais, surtout, à la fermeture de toutes les entreprises qui ne sont pas de stricte utilité publique et la garantie que les travailleurs restant chez eux continuent à percevoir la totalité de leurs salaires et ne soient pas licenciés. 

Un accord truqué

Les grèves, considérées comme « irresponsables » par la Confindustria, ont obligé les grandes organisations syndicales, jusqu’ici complètement passives, à demander une rencontre avec le gouvernement. Sauf que la réunion entre gouvernement, syndicats et organisations patronales, convoquée par internet, a fini, dans la nuit de vendredi, en farce honteuse : les syndicats ont accepté un protocole d’accord lamentable qui laisse en fait aux directions des entreprises un total arbitrage dans la gestion de la situation d’urgence. Il est dit que ce sont les différentes entreprises et les différents représentants syndicaux qui doivent au cas par cas se mettre d’accord sur les mesures sanitaires à prendre, sans  aucun contrôle de l’État ni sans aucune réelle obligation de la part des sociétés. Les protocoles sanitaires connus sont fragiles, confus et même contradictoires. Enfin, alors qu’il serait déjà très difficile voire impossible de seulement les faire appliquer dans les grandes usines, il est complètement irréaliste que l’on puisse y parvenir dans toutes ces entreprises de services et associées, pour la plupart petites, sous contrat ou en sous-traitance, sans syndicat, ou dans ces entreprises employant des migrants soumis aux pires conditions de chantage. Cet accord donne l’exacte mesure de l’irresponsabilité avec laquelle on affronte les problèmes afin de préserver les profits patronaux : si l’on n’arrête pas la production industrielle non indispensable, le risque que la contagion échappe définitivement à tout contrôle sera très élevé. Les nouvelles qui arrivent de la province de Brescia et de Bergame, à forte concentration industrielle, sont dramatiques. S’obstiner à vouloir garantir les profits est une attitude criminelle. 

La protestation ouvrière reprendra sûrement dans les prochains jours, peut-être encore plus déterminée. Les syndicats de base USB, CUB et SICOBAS ont annoncé 32 heures de grève qui pourront être reconduites si nécessaire parce que « Nos vies valent mieux que leurs profits. » La demande fondamentale des syndicats de base et du courant oppositionnel dans la CGIL est simple : le gouvernement, comme il l’a fait pour beaucoup d’autres secteurs, doit décréter la fermeture de tous les postes de travail non essentiels, sans tergiverser, non seulement pour le bien de ceux qui y travaillent, mais pour le bien de toutes les citoyennes et de tous les citoyens, de la communauté tout entière et il doit garantir, pour les secteurs essentiels qui ne peuvent pas fermer, de vraies mesures de sécurité, c’est urgent.

Membres de Sinistra Anticapitalista (IVe Internationale), traduction de Bernard Chamayou

Claude Serfati, économiste, chercheur auprès de l’IRES, est l’auteur, entre autres, de L’industrie française de défense, (Ed. La Documentation française, 2014) et Le Militaire: une histoire française (Ed. Amsterdam, 2017)

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