Comment expliquer l’ampleur des mobilisations à Hong Kong ?

Le 1er juillet, 22e anniversaire de la rétrocession du territoire à la Chine, quelque 550 000 personnes manifestaient pacifiquement, comme de coutume. Plusieurs milliers de jeunes avaient choisi de se rassembler devant le siège du Parlement où certainEs avaient passé la nuit. Ils ont tenté d’entrer dans le bâtiment pendant toute la journée, à coup de marteaux, barres métalliques, chariots… avant finalement de réussir en soirée. Les couloirs et les salles du Parlement ont alors été couvertes de graffitis et de jets d’œufs, le mobilier a été renversé…1 Pendant presqu’une journée entière, la police a observé le « siège » du Parlement sans intervenir, ce qui fait dire à l’opposition que la cheffe du gouvernement de Hong Kong, Carrie Lam, a tendu un piège aux jeunes, pour les déconsidérer (les manifestations à Hong Kong prennent très rarement des formes « violentes »), diviser le mouvement civique et ainsi reprendre l’initiative. Il est trop tôt pour évaluer l’impact éventuel de cette journée.

En cas de modification de la loi sur l'extradition, la plupart des habitantEs de Hong Kong ont peur de se retrouver dans la même absence de liberté que celles et ceux du continent.

Toutes celles et ceux ayant critiqué un jour le régime de Pékin, c'est-à-dire la majorité de la population, se sentent menacéEs. C'est encore plus le cas pour celles et ceux ayant, ou ayant eu un jour, une activité militante.

Ce sont incontestablement les jeunes qui sont les plus mobiliséEs, y compris des très jeunes qui sont encore au collège.

La corruption étant très répandue sur le continent, de nombreux responsables d'entreprises hongkongais ont par ailleurs peur de se voir, à n'importe quel moment, accusés d'avoir participé à de telles pratiques.

L'ampleur des mobilisations s'explique donc par le caractère très large de l'arc des forces opposées à une modification de la loi sur l'extradition. De façon plus générale, elle exprime le refus radical de la volonté du régime de Pékin d'aligner Hong Kong sur les normes en vigueur sur le continent.

Quelle sont les orientations politiques présentes dans ce mouvement ?

Elles dont d’une très grande diversité.

Les partis ayant défendu depuis des dizaines d'années les valeurs démocratiques se sont avant tout investis dans les grandes manifestations. Mais ils sont en perte de vitesse suite à leur timidité pendant le Mouvement des parapluies de 2014. C'est par exemple le cas du Labour Party, lié notamment à la centrale syndicale hongkongaise HKCTU.

Après 2014, le vide politique a été rapidement comblé par deux nouvelles forces. Certaines d'entre elles sont pour l'autodétermination, d'autres pour l'indépendance. Il s'agit de forces principalement composées de jeunes.

* Les premières peuvent être classées comme plutôt de centre-gauche. Elles soutiennent en général les droits des salariéEs, des femmes et des minorités, à Hong Kong comme sur le continent. C'est notamment le cas des organisations d'Eddie Chu, de celle de Lau Siu Lai, de Demosisto (dont Nathan Law et Joshua Wong). Se rattache à cette sensibilité la League of Social Democrats (LSD) du charismatique « Long Hair ». 

* Les forces luttant pour l'indépendance sont par contre orientées à droite ou à l'extrême droite.
C'est par exemple le cas de Youngspiration et de Civic Passion. Elles ont notamment une attitude raciste envers les immigrantEs, ainsi que l'ensemble de la population du continent chinois. Certains de leurs militants étaient très présents dans les actions « musclées » de ces dernières semaines.

D'autres courants affichent leur volonté de revenir à l'époque où Hong Kong était une colonie britannique. Ils ont notamment déployé le drapeau de l'ère coloniale britannique à la tribune de l'Assemblée législative lors de son occupation le 1er juillet.

Les organisations et réseaux hongkongais se réclamant du socialisme sont malheureusement très faibles numériquement. Port franc depuis 150 ans, Hong Kong est historiquement une ville hostile aux valeurs de gauche de solidarité, de fraternité et d'égalité.

Comment la situation peut-elle évoluer ?

La suspension temporaire du projet de loi est une grande défaite pour Carrie Lam, mais elle ne l'a pas retiré pour autant. Une remise à l'ordre du vote de ce texte dans les deux ou trois ans n'est cependant pas l'hypothèse la plus probable.

Un durcissement des gouvernements de Hong Kong et de Pékin est l'hypothèse la plus probable.

La solidarité internationale avec les luttes se déroulant à Hong Kong pour la démocratie et la justice sociale est plus actuelle que jamais. Il en va également en partie du sort de celles et ceux luttant pour les mêmes valeurs, et à qui des militantEs de Hong Kong ont apporté une aide efficace depuis une trentaine d'années.

Dominique Lerouge

NB : Ce texte s'appuie essentiellement sur des entretiens effectués pour le site Jacobin, et dont une traduction en français est disponible sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article49395 en compagnie de nombreux autres textes.

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