Chili : assemblées territoriales et auto-organisation

Extrait d’un entretien avec Karina Nohales et Javier Zuñiga, militantEs chiliens. Karina Nohales fait partie de la Coordination féministe du 8M, et Javier Zuñiga milite dans le Mouvement pour l’eau et les territoires et dans Unité sociale. (1)

Quelle est la réalité des assemblées territoriales en ce moment ? Quels sont les processus d’auto-­organisation qui se développent ?
Javier Zuñiga : On observe à la fois des assemblées territoriales auto-convoquées et des gens qui se réunissent autour des stations de métro et dans d’autres lieux publics, où l’on chante, on délibère et où se déroulent des activités culturelles, etc. Ce phénomène apparaît de manière spontanée. Aussi, rapidement, des secteurs saisissent ce moment et donnent une direction consciente, en appelant à créer des assemblées territoriales. Pourquoi ces assemblées sont-elles tactiquement importantes ? Tout d’abord, elles sont en train de se structurer, elles s’organisent sur plusieurs territoires et c’est un fait. J’ai vu des processus d’auto-activité similaires, mais jamais avec cette magnitude à la fois dans les contenus qui sont débattus et dans l’ampleur du phénomène. Les assemblées populaires doivent pousser vers une assemblée constituante, dont il faut voir comment elle se positionne comme un mécanisme légitime pour changer la Constitution, objectif qui évidemment n’est pas suffisant en soi. Des secteurs parlent d’une nouvelle Constitution, avec un nouveau Parlement, mais ce n’est pas de ça dont on parle. Il s’agit d’autre chose. Nous ajoutons l’adjectif « populaire » pour affirmer le caractère souverain du processus. L’assemblée constituante peut pousser et modifier la scène politique. La contestation du régime permet une démocratie participative dans laquelle la classe travailleuse se présente comme l’acteur principal.
La raison pour laquelle elles sont importantes sur le plan tactique est que les assemblées territoriales sont en train de former un socle, un tissu social qui ne va pas disparaître, bien que l’intensité des mobilisations puisse diminuer à partir d’un certain moment. C’est une expérience de classe commune, un apprentissage d’organisation historique, qui peut permettre le maintien d’un contre-pouvoir au Parlement, dans les institutions de l’État capitaliste, en développant d’autres valeurs dans les quartiers populaires et d’autres modes d’auto-organisation. […]

Karina Nohales : Ce sont des questions stratégiques. La réalité des assemblées est qu’elles sont sectorisées et qu’elles ont commencé autour des stations de métro, qui correspondent à des quartiers, avec des personnes qui vivent dans le même secteur. Elles ont surgi parce que des activistes y ont participé dès le premier jour et parce qu’elles étaient nécessaires. Les gens se sont connus dans la révolte, nous avons commencé à nous connaître, à parler et à nous poser des questions. Ça paraît très simple, mais pour moi c’est déjà un moment constituant, mais pas dans le sens de changer la Constitution. La classe est en train de se constituer elle-même dans ce processus. Il est difficile d’avoir une image générale du pays, en termes d’assemblées, de manifestations et de répression parce que la situation est convulsive et qu’aucune organisation n’a la capacité de saisir la totalité. Il s’agit d’une explosion en marge des organisations classiques. […]

Les assemblées constituantes cherchent à créer une nouvelle Constitution, et toute Constitution aborde le problème du fondement du pouvoir politique. C’est important au Chili, car la Constitution de Pinochet est explicite quant à son objectif. Ce qu’elle a établi, c’est qu’il n’était pas question de revenir au cadre institutionnel qui existait avant la dictature, car retourner à la situation antérieure, c’est rouvrir le chemin institutionnel des partis ouvriers, de ce qui a conduit à l’Unité populaire. Davantage que la Constitution de 1980, le véritable moment constituant du Chili actuel est donc le coup d’État de 1973. Ouvrir le thème constituant n’est donc pas une option facile pour la bourgeoisie, parce que cela l’expose au danger que crée la participation politique de ses adversaires. Un moment irréversible peut s’ouvrir, où il n’est plus possible d’ignorer les problèmes politiques de la classe travailleuse. Ces jours-ci, la peur est passée de leur côté.

Propos recueillis par A.G.

Version intégrale sur Contretemps-web : « Chili : "La classe travailleuse est en train de se constituer comme un acteur politique" », sur https://www.contretemps.eu/chili-revolte...

 

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