Catalogne : entre 9 et 13 ans de prison pour délit d’autodétermination

Les lourdes condamnations prononcées, le 14 octobre, contre les dirigeants indépendantistes catalans marqueront probablement un tournant dans le processus inauguré par le référendum d’autodétermination de 2017.

Par ces sentences du Tribunal suprême, un État espagnol affaibli par la violente crise sociale de 2008 et l’irruption du mouvement des IndignéEs de 2011 tente de reprendre la main pour signifier à l’ensemble de la population du pays, à la veille d’une dépression économique annoncée, ce qu’il en coûte de le défier. Il s’expose néanmoins à une relance de la conflictualité territoriale-­nationale, jusqu’ici assommée par le niveau inouï de répression et désorientée par la division des partis censés porter la revendication d’autodétermination indissociable, sans se confondre avec elle, de celle d’indépendance.

Mobilisation populaire
C’est ce que pourrait bien attester l’immédiateté de l’exceptionnelle mobilisation populaire contre ces condamnations, qui s’est en particulier focalisée, le 14 octobre, malgré les violences policières, autour de l’aéroport de Barcelone, avec aussi des rassemblements massifs dans les places des villes et villages et des blocages de voies de circulation.
Le phénomène le plus marquant, dans le mouvement de riposte actuel, est la place prise par une organisation de la société civile, récemment apparue, Tsunami Democràtic qui, avec d’autres comme Pícnics per la República, s’est délibérément construite en dehors de la sphère d’influence de partis indépendantistes jugés avoir failli sur le double devoir d’unité : pour la reconstruction de la démarche indépendantiste et pour la libération des prisonniers politiques. Positionnement autonome qui cependant s’inscrit dans une complémentarité assumée d’actions avec les entités civiles historiques comme l’ANC et Omnium Cultural, ou récentes comme les CDR. Ou même avec lesdits partis politiques, pour autant qu’ils prennent le virage de l’action pour contrer les mesures liberticides de l’État espagnol.
Il restera à vérifier la capacité de ces acteurs à précisément se coordonner et à mettre en place un agenda de mobilisations sachant à la fois s’inscrire dans le temps, malgré la répression, mais aussi construire une dynamique impliquant toujours plus de gens autour d’une volonté démocratique capable d’entraîner au-delà de la sphère d’influence classique de l’indépendantisme. L’exigence de libération des prisonniers politiques, avec sa forte charge démocratique, peut être le levier pour qu’il en soit ainsi.

Les calculs de Pedro Sánchez
Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez, tout à son calcul électoraliste pour la législative du 10 novembre, fait le pari risqué de faire de la catalanophobie le moyen de résoudre sa quadrature du cercle politique : récupérer des voix de gauche à un Podemos discrédité par son girouettisme programmatique, en particulier, mais pas seulement, sur la question catalane ; neutraliser la folie furieuse extrême-droitisante de Ciudadanos, en lui enlevant son électorat libéral resté centriste ; s’accommoder de la remontée annoncée du Parti Populaire. Le tout en contenant, voire en faisant reculer, une extrême droite, Vox, résistant mal aux empiètements sur son espace politique.
Un pari électoral risqué car la reprise de l’activisme indépendantiste, dans l’hypothèse, pas si improbable, qu’il se radicalise, pourrait bien conduire à un emballement… laissant le « roi » Sánchez nu et obligé d’abattre la carte, cachée dans sa manche, d’un gouvernement (« social »-)libéral-austéritaire et espagnoliste/anticatalaniste appuyé par le PP et même un Ciudadanos cherchant à échapper au désastre électoral, voire un gouvernement de coalition avec les deux. Deux choix qui pourraient mettre le feu aux poudres, pas seulement en Catalogne, pas seulement sur une ou des questions nationales, mais aussi sur des questions sociales, aux conséquences politiques incalculables. Sans cependant, lourde contre-tendance négative, qu’existe une option de gauche en mesure, dans l’immédiat, de faire des propositions crédibles pour la rupture et l’alternative à ce qui continuerait à relever d’une crise de régime s’auto-alimentant.
Antoine Rabadan

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