Black Lives Matter vs violences policières aux Etats-Unis

La mort de George Floyd aux Etats-Unis aux mains de la police a provoqué une vague de mobilisation contre le racisme à travers le monde. Cet article revient sur les origines du mouvement Black Lives Matter et sur le lien historique entre l’oppression raciale et l’exploitation économique que subissent les noirs, tout en offrant quelques perspectives pour les luttes futures dans l’après-pandémie.

Contexte

La crise économique et sanitaire actuelles n’ont fait que renforcer des inégalités existantes et tensions raciales aiguisées par l’élection et la présidence de Trump. C’est dans ce contexte bien spécifique qu’éclatent les mobilisations suite à la mort de George Floyd.

Alors que les chiffres du chômage semblent être répartis à la baisse, les chiffres du chômage pour les noirs américains continuent eux d’augmenter. L’écart de revenu médian entre foyers blancs et noirs à Minneapolis où est mort George Floyd est de plus de 2 (34000 contre 84000 par an), soit plus que la moyenne nationale. Le taux de chômage y est 4 fois plus élevé que pour les blancs.

Le racisme y est pour beaucoup dans ces inégalités. Les lois ségrégationnistes de la première moitié du 20e siècle visaient précisément à empêcher les noirs d’accéder à la propriété, à l’éducation, à la santé ou à l’emploi dans les états du Sud. Ces lois, bien que prohibées pour la plupart aujourd’hui, ont laissé des traces dans l’ensemble du pays et persistent sous d’autres formes, par exemple dans le secteur du logement. La pratique ségrégationniste dite du « redlining » consistant à tracer un trait rouge sur une carte pour interdire tout prêt immobilier à certains quartiers dits à risque, a contribué à la paupérisation et ghettoïsation des communautés noires. La crise du logement atteint son paroxysme aujourd’hui, puisque l’accès à la propriété pour les noirs est tombé au niveau le plus bas depuis le mouvement des droits civiques (soit 40%). Les taux d’intérêt des banques varient en fonction de critères discriminatoires pour les noirs qui sont plus susceptibles, par voie de conséquence, de contracter auprès d’organismes frauduleux des « prêts requins » comme les « payday loans » (des prêts non sécurisés à fort taux d’intérêt) qu’ils ne pourront pas repayer, comme l’a montré la crise des « subprimes » de 2008.

Les violences policières ne sont donc qu’un élément parmi d’autres de discrimination dans tous les domaines de la société. Une réforme de la police ne peut s’envisager sans une remise en cause du cadre racial qui dépasse la question de la police, dont le rôle principal est le maintien d’un ordre social qui joue en la défaveur des noirs. En même temps, comme l’avait compris le Black Panther Party un demi siècle plus tôt, la question des violences policières et de l’autodéfense face à la police reste incontournable.

Criminalisation

Alors que Minneapolis compte 20% de noirs, 60% des victimes par balles de la police sont des noirs. Chaque année la police américaine tue en moyenne 1100 personnes, et le confinement n’a eu aucun effet sur cette statistique. En 2019, seul 27 jours se sont écoulés sans qu’une personne, souvent noire, ne meurt des coups de la police. Les noirs à Minneapolis ont 13 fois plus de chances de se faire arrêter que les blancs, la disparité la plus élevée du pays.

En cela, les propositions du conseil municipal de Minneapolis de démantèlement de la police locale, d’interdiction des plaquages ventrales et autres pratiques controversées, ou une éventuelle réduction du budget de la police (« defund the police ») sont des mesures insuffisantes au regard des discriminations structurelles et systémiques dont sont victimes les noirs face à la justice mais aussi face au logement, à l’emploi, à la santé. On voit par exemple avec le recul que l’obligation sous Obama de filmer les arrestations en installant des « bodycams » n’aura pas suffi à limiter les violences policières, qui n’ont vraiment jamais cessé.

Les mobilisations autour de la mort de Georges Floyd nous rappellent que les USA ont été construits, d’une part, sur le dos des esclaves noirs dans les plantations, et d’autre part, après la guerre civile et l’abolition de l’esclavage, dans les usines des grandes villes industrielles du nord comme Chicago, Détroit ou Minneapolis. La création de la police elle-même découle directement des patrouilles de surveillance des esclaves (« slave patrols »). Ces patrouilles, créés au début du 18ème siècle, consistaient en des milices blanches armées dont la mission étaient de contrôler et réprimer tout fuyard ou récalcitrant.

Comme l’explique l’historienne noire Michelle Alexander dans son livre sur l’incarcération de masse des noirs aux USA, qu’elle compare à la période de ségrégation, le racisme structurel états-unien comme moteur économique de la nation a su s’adapter à chacun des bouleversements sociaux qui ont secoué le pays. Dans les années 70, à la suite du mouvement des droits civiques, le président Nixon lance sa Guerre contre la Drogue (« War on Drugs »), qui vise en réalité à criminaliser les populations noires et débouche sur le fait qu’aujourd’hui les USA ont la population carcérale la plus importante au monde. Pourtant, seul 5% des arrestations se font pour des crimes violents, la majorité des arrestations étant liées à des délits mineurs comme la détention de marijuana mais pouvant mener à de très lourdes peines de prison.

En 2014, soit la même année où voit naître le mouvement Black Lives Matter, les noirs étaient incarcérés 5 plus plus que les blancs, et alors que l’usage de la drogue est le même chez les blancs et chez les noirs, le taux d’incarcération des noirs lié à la drogue était 6 fois plus élevé chez les noirs. Sur les 6.8 millions d’Américains incarcérés ou en liberté conditionnelle, 34% était noir alors que la population noir ne représente que 8% à l’échelle nationale. Les conséquences d’une incarcération sont multiples: un casier judiciaire peut vous interdire l’accès à l’emploi, au logement, voire au droit de vote, et nombres de noirs sont tout simplement rayés des listes électorales (« disenfranchised »), alors même que l’une des principales revendications victorieuses du mouvement des droits civiques avait été l’accès au droit de vote pour les noirs.

La criminalisation des noirs est donc un moyen détournée de ségrégation et de discrimination. C’est aussi une manne économique. Une part significative des prisons américaines sont privées, c’est à dire à but lucratif. Beaucoup de prisonniers travaillent gratuitement ou presque (moins d’un dollar par jour) dans l’agriculture, l’industrie textile, l’armement, voire dans certains cas les call centres. On peut citer également l’exemple récent des feux de forêt qui ont ravagé la Californie. Parmi les 13000 pompiers, 2500 étaient des prisonniers payés 1$ de l’heure, ce qui a permis à l’état de Californie de réaliser des économies substantielles. Cette esclavage moderne est rendu possible par l’amendement 13 de la constitution, né des suites de la Guerre Civile (1860-65). Il abolit l’esclavage ou travail forcé, à l’exception du cas des criminels de tout type. Des lois scélérates criminalisant le vagabondage dans les décennies qui suivent la Guerre Civile achèvent d’incarcérer les populations noires nouvellement libérées de l’esclavage et souvent condamnés à l’errance car sans ressource ni emploi. Aujourd’hui, les prisonniers refusant le travail forcé peuvent être mis à l’isolement où se voire interdit de visite.

Exploitation

Le racisme endémique états-unien puise ses racines dans l’exploitation économique du pays depuis l’arrivée des premiers colons blancs jusqu’à la mort de George Floyd, ce que Marx appelait l’accumulation primitive, c’est à dire le pillage et la destruction systématiques des ressources humaines et naturelles pour le profit de quelques uns (les propriétaires terriens du Sud esclavagiste où les grands industriels du Nord en particulier). Comme le rappelait une manifestante aux USA dans une vidéo devenue virale en réponse aux autorités et à certaines figures politiques condamnant le pillage de magasins par des manifestants, « cela fait 400 ans que vous pillez, nous avons juste appris de vous ». Le pillage des magasins a d’ailleurs constitué dans certains cas une forme efficace et directe de redistribution des richesses en direction des familles les plus pauvres durement touchées par la crise du Covid.

La baisse tendancielle du taux de profit à partir des années 70 aux USA et ailleurs en Occident a entraîné un chômage structurel de masse, qui en retour a engendré la nécessité par le pouvoir de criminaliser les classes dites « dangereuses » car non employables dans des secteurs sinistrés comme l’industrie automobile. La crise du Covid ne fait qu’attiser cette logique, et les violences policières ne sont donc pas le fruit de quelques policiers racistes ou mal intentionnés (des « bad apples ») comme on peut l’entendre dans la bouche de Trump. Sinon, comment expliquer la récurrence des crimes policiers, l’absurdité de ces crimes (dont le facteur déclencheur est parfois un feu arrière cassé, un simple contrôle de routine, ou un appel téléphonique)? Comment expliquer enfin l’impunité totale dont bénéficie jusqu’ici la police? Il faut bien sûr se réjouir de la condamnation historique pour meurtre au deuxième degré du policier blanc et de ses collègues qui ont tué Floyd, en attendant tout de même le verdict des jurées, juré qui risque d’être à 80% blanc pour refléter la démographie de Minneapolis. Sans parler du poids des syndicats de police aux USA, qui risque de faire pencher la balance.

Et puis, il y a tous les autres. La mort de Floyd est le dernier exemple d’une longue liste de meurtres absurdes et abjectes par la police sur les populations noires: récemment, le lynchage à mort filmé d’Ahmaud Arbery par deux hommes blancs armés (dont l’un est un ancien flic), dont le seul crime était de faire son jogging; ou encore le meurtre de Breonna Taylor, future infirmière qui était en première ligne dans le combat contre la pandémie, abattue froidement chez elle lors d’une enquête de police sur un trafic de drogue suspecté qui s’est avéré être une erreur.

L’idéologie raciste au sein de la police ou des groupes citoyens d’autodéfense armés blancs (« white vigilante »)  n’est pas le fruit de quelques « bad apples » mais découle directement de ce que Marx appelle la base économique, c’est à dire la recherche de rentabilité. On peut évoquer la logique des quotas ou politique du chiffre au sein de la police états-unienne, politique dont bénéficie en dernière instance l’industrie carcérale, ou bien la militarisation croissante des équipements (on pense notamment aux fameuses SWAT teams ou unités d’intervention) dont bénéficie l’industrie de l’armement.

Transformations économiques

La révolte actuelle s’inscrit dans le sillage du mouvement Black Lives Mother, né en 2013-2014. C’est donc un processus plus ou moins long qui par son intensité, sa durée, et son caractère tendant à se massifier, est au moins aussi significatif que le mouvement des droits civiques 70 ans plus tôt. Cependant, chacune des révoltes depuis la création des USA montrent à quel point le capitalisme états-unien a su s’adapter et se réformer pour maintenir les noirs en bas de l’échelle sociale afin de les exploiter. La fin de Guerre Civile entre états esclavagistes du Sud et états « libres » du Nord a débouché sur une période dite de « Reconstruction ». Cette période, plus qu’elle n’a marqué l’abolition de l’esclavage dans les textes et dans les faits, aura surtout permis de libérer une main d’œuvre noire des champs vers les villes du Nord afin d’achever la transition d’un développement économique essentiellement tourné sur l’agriculture, vers un mode de production industriel. Les lois ségrégationnistes « Jim Crow » de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle rétabliront la suprématie blanche dans les états du Sud par le biais de l’apartheid. L’esclavage à proprement parlé aura été aboli car non rentable d’un point de vue économique. En effet, la mécanisation de l’agriculture dans le courant de la deuxième partie du 19ème siècle ne nécessitait plus d’utiliser une main d’œuvre abondante et corvéable à merci importée d’Afrique. En revanche, la ségrégation permet la sauvegarde et le maintien de l’ordre sociale en place à travers la restauration du privilège blanc. Ce privilège blanc est largement symbolique car une grande partie des populations noires et blanches du Sud sont souvent aussi pauvres l’une que l’autre. Et pourtant, au-delà du capital symbolique lié à la couleur de peau, la ségrégation, qui s’apparente par certains aspects au système de caste indien, comporte des avantages financiers substantiels pour les blancs en terme d’accès privilégié aux meilleures écoles, aux soins de santé, à l’emploi ou au logement.

Le mouvement des droits civiques met fin à ce système mais pas pour autant au racisme structurel états-unien, qui, lié aux transformations du mode de production capitaliste, a su encore une fois parfaitement s’adapter. S’ouvre une nouvelle période de transition et de développement économique. La fin des années 60 et le début des années 70 marquent le passage d’une économie largement industrielle à une économie des services. Les premières délocalisations voient les populations noires habitants des « inner cities » (centre ville périphérique des grandes villes du Nord situées dans les états de la future « rust belt » désindustrialisée) déclassés a leur tour, comme l’avaient été ceux de la « Bible Belt » du Sud au lendemain de la Guerre Civile. C’est d’ailleurs dans ces deux régions que Donald Trump, candidat en apparence anti-système, obtient les scores qui lui permettront de remporter les élections, comme au Michigan ouvrier, normalement acquis à la cause Démocrate. Ce déclassement, qui éloigne les noirs de l’accession à la classe moyenne, se fait au profit de travailleurs immigrés hispaniques sans papiers surexploités travaillant dans les « maquiladoras », ces zones industrielles de traitement pour l'exportation situées dans des états à la frontière avec le Mexique. Les hispaniques travaillent aussi comme ouvrier agricole saisonnier en Californie. On estime le nombre de ces travailleurs sans papier à 12 millions.

La criminalisation des communautés noires entamée sous les administrations Nixon et Reagan, puis poursuivie par les administrations Clinton puis Bush, ainsi que par des des villes emblématiques comme New York et sa politique de « zéro tolérance » pendant le mandat de Rudy Giuliani, s’accompagne du développement du secteur informel (notamment l’auto entrepreneuriat et les plateformes type Uber) à mesure que des pans entiers du pays se quart-mondisent. Des désastres écologiques tels que l’ouragan Katrina en Louisiane en 2005 et l’ouragan Harvey en 2017 à Houston Texas, où a grandi George Floyd, révèlent au grand jour l’étendue du désastre économique lié à des décennies de politique néolibérale au sein des communautés noires, désastre que l’élection de Barack Obama en 2008 peine à masquer. Son élection étant le dernier tour de passe passe du pouvoir en place pour se faire une nouvelle peau.

Black Lives Matter (BLM)

C’est pourtant sous la présidence Obama qu’émerge le mouvement BLM suite à l’acquittement de George Zimmerman dans la mort de Trayvon Martin en 2012. Des émeutes éclateront également à Ferguson dans le Missouri après la mort de Michael Brown en 2014. La mort d’Eric Garner, victime d’une clé d’étranglement, intervient à New York la même année, dont les mots « I can’t breathe » font tragiquement écho a ceux de George Floyd avant de mourir.

Le succès de BLM s’explique en partie par le relais médiatique dont il a su bénéficier, grâce à la généralisation de la vidéo à partir des caméras de téléphone citoyennes et grâce au relai d’artistes engagés comme Beyoncé ou de sportifs de la NFL comme Colin Kaepernick, dont le geste de mettre un genou à terre lors de l’hymne national pour dénoncer les violences policières faites aux noirs est devenu un symbole de la lutte. Ce succès s’explique aussi par le soutien d’une frange significative de la jeunesse blanche éduquée, qui si elle n’est pas directement touchée par les violences policières, s’était massivement mobilisée à l’occasion de la tuerie de masse du lycée de Parkland en Floride en 2018, afin de dénoncer le fléau des armes à feu aux USA. À cette mobilisation historique de la jeunesse contre le lobby de l’armement (« March for Our Lives ») s’ajoute la mobilisation non moins historique des femmes au lendemain de l’inauguration de Trump à la présidence en janvier 2017 (« Women’s March »). Le mouvement BLM s’inscrit donc dans un contexte plus large de bouillonnement de la société civile américaine depuis la crise de 2008 et le mouvement Occupy Wall Street en 2011. On peut ajouter à cette liste la montée en puissance de la mouvance antifa dans le sillage de l’élection Trump et de la résurgence des suprémacistes blancs, avec des manifestations antiracistes au dénouement parfois tragique comme à Charlottesville. Ou encore la grève historique dans les prisons américaines en 2016, débutée lors de la date anniversaire du soulèvement de la prison d’Attica à New York en 1971. Sans oublier bien sûr le mouvement électoral autour de la campagne Sanders depuis plusieurs années, dont a également bénéficié BLM.

Cependant, comment expliquer la résonance internationale dont bénéficie depuis la mort de George Floyd le mouvement BLM? Des rassemblements de grande ampleur contre les violences policières et le racisme, répondant à des problématiques locales spécifiques (par exemple en France, la mort d’Adama Traoré et la stigmatisation dans les quartiers populaires, ou en Australie, le taux d’incarcération des peuples aborigènes, parmi les plus élevés au monde) ont été organisés dans la plupart des capitales occidentales et au-delà. Ces mobilisations répondent à des reconfigurations profondes en cours du modèle économique et de l’organisation du travail aux USA et au-delà, accélérées par la crise liée au Coronavirus, à l’instar du mouvement des droits civiques, qui avait eu une résonance planétaire et avait signalé des bouleversements économiques à venir.

Twitter et Facebook ont dors et déjà annoncé qu’ils vont basculer leur masse salariale en télétravail de façon permanente. La nécessité dans tous les secteurs de réduire les coûts face à la crise s’appuie sur une dématérialisation accrue des rapports de production et sur une masse salariale amoindrie. Cela expliquerait la proposition, soutenue par les Démocrates, de réduire drastiquement le financement de la police, notamment à New York, la ville où se trouve le plus grand effectif de police des États Unis, et où l’on parle déjà de transférer des fonds de la police vers des associations et collectivités de quartier. On pourrait imaginer qu’une partie des forces de l’ordre du NYPD (50000 employés) soit ainsi remplacée par l’utilisation de drones (comme dans l’armée) et par le recours à la surveillance de masse, via notamment les GAFAM comme Amazon. Cette forme de cyber police ou cyber surveillance, qui repose sur les algorithmes, n’est pas de la science fiction mais existe déjà en Chine, où la minorité musulmane Uyghur est prise pour cible. La reconnaissance faciale remplacerait le bon vieux délit de faciès mais n’en serait pas moins raciste, comme le montrent des études qui pointent la façon dont l’intelligence artificielle internalise et reproduit les inégalités raciales ou de genre, pouvant mener à des erreurs d’identification. Le remplacement de la police par l’intelligence artificielle aurait donc le mérite d’être un outil objectif et neutre en apparence seulement: comment une machine pourrait-elle se tromper, nous dira-t-on? De même que le remplacement de la ségrégation par l’incarcération de masse des noirs derrière les barreaux aura permis d’invisibiliser le racisme et de désamorcer toute critique antiraciste de la Guerre contre la Drogue: comment peut-on être moralement pour le trafic de drogue (ou pour le terrorisme)? De même que le remplacement de l’esclavage par les lois ségrégationnistes ne pouvaient en apparence souffrir d’aucune critique: en effet, la loi stipulait que les noirs et blancs vivraient désormais « séparés mais égaux » en droit.

Conclusion

L’issue des mobilisations en cours, comme on le voit y compris en France, peut mener à une réforme profonde de la police et de ses méthodes, sans pour autant écorner le racisme structurel endémique qui la gangrène et qui traverse, au-delà de la police, l’ensemble de la société. La question du racisme et des violences policières peut s’aborder par le prisme économique, afin d’insister sur les racines capitalistes du racisme. Mais on peut également approcher la question par la lorgnette opposée, c’est à dire par le prisme idéologique: qu’est ce qui fait qu’une femme blanche semble à tel point terrorisée face à un homme noir qui lui demande de tenir son chien en laisse qu’elle en vient à appeler la police, sinon la xénophobie, le racisme et la déshumanisation qui en découle, comme l’a montré une vidéo récente devenue virale? Qu’est-ce qui fait qu’un policier (souvent blanc) tire d’abord et interpelle ensuite face aux noirs, sinon le racisme? L’idéologie qui entoure l’homme noir, perçu comme intrinsèquement dangereux, se voit renforcée et confortée dans la culture dominante américaine par les séries, films ou livres au caractère souvent très stéréotypé et réducteur, comme le montre la polémique autour du film Gone with the Wind.

Ce discours justifie-t-il qu’on arrête, lynche, tue, brutalise, et exploite les noirs, à l’instar de la figure repoussoir de l’homme musulman, qui sert de justification pour intervenir militairement au Moyen Orient. Les mobilisations en cours étant multiraciales et internationales, on peut espérer que l’image des noirs évoluent de manière positive et rapide, d’autant plus que la démographie et le monde du travail américain se féminisent et se diversifient depuis déjà un moment (on est travailleur et noir, femme, hyspanique ou asiatique), et ce sont ces dernières qui sont en train d’écrire l’histoire du pays. La question raciale est centrale pour penser la lutte de classe états-unienne. Comme l’a dit l’avocat de George Floyd à ses funérailles:  « le racisme finira par détruire l’Amérique à moins que ce ne soit l’Amérique qui ne détruise le racisme ».

Ce sont les plus précaires et vulnérables face à la crise sanitaire et économique, aux USA comme en France (à savoir les personnels soignants et hospitaliers, les femmes, les jeunes, les racisés et les sans papier) qui ont les premiers repris le chemin de la lutte, en affirmant que le racisme, mais aussi le délabrement du système de santé, sont une pandémie autrement plus meurtrière que le Covid. La question reste ouverte sur la manière dont tout cela peut converger dans les mois qui viennent en une lutte systémique de remise en cause du mode de production capitaliste et des inégalités que ce système engendre. Le fait que taux de chômage soit historiquement élevé (40M de chômeurs) aura paradoxalement libéré de leur chaîne toute une frange du prolétariat et de la jeunesse américaine, en tout cas dans l’immédiat.

Le risque, à terme, n’est pas celui de l’embrasement mais de l’enlisement si la colère ne trouve pas de débouchées économiques et politiques concrètes au-delà d’une simple refonte de la police. À commencer par la nécessité de réparer le préjudice moral et financier de près de 400 ans de persécution contre les noirs. Une dette qu’il est urgent de rétribuer, et qui ne pourra s’obtenir, au-delà de la stratégie émeutière et des manifestations de masse, que par la grève des secteurs dit « essentiels » dans la crise du Covid, dont beaucoup de salarié.e.s sont des racisé.e.s: à l’hôpital, dans le nettoyage ou dans les abattoirs. Là se trouve la jonction possible avec le milieu ouvrier, sans laquelle le mouvement BLM ne pourra remporter de victoire franche et significative. C’est même jonction de classe qu’avait tenté d’établir des figures historiques du mouvement de libération noir comme Angela Davis, ou encore Malcolm X et Martin Luther King peu avant leur mort.
 

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