« Beaucoup de personnes qui voyaient l’avortement comme un tabou ont commencé à comprendre que c’était un droit pour lequel il fallait se battre »

Entretien. À l’occasion de la projection au Festival de Cannes du documentaire « Que Sea Ley » de Juan Solanas, qui retrace la lutte des féministes argentines pour le droit à l’avortement, nous avons rencontré Victoria Tresoriero et Agustina Vidales Agüero, sociologues et militantes.

La Campaña Nacional por el Derecho al Aborto Legal, Seguro y Gratuito 1 est l’organisation féministe qui propose, depuis 2005, des projets de loi pour garantir l’accès à l’avortement. Comment militent les femmes au sein de cette organisation ?

Agustina : La Campaña est un front composé de près de 600 organisations à travers le pays : partis politiques, syndicats, centres syndicaux, collectifs féministes indépendants, centres culturels, ONGs, organisations de travailleuses, étudiantEs... Nous avons compris que nous avions touTEs un objectif commun et nous l’avons mis au premier plan. Nous luttons à la fois pour la dépénalisation de l’avortement, mais aussi pour sa légalisation et sa mise en application par le système de santé publique.

Victoria : Dans chaque province, dans chaque ville, il y a un groupe de la Campaña qui réunit des femmes d’origines, d’organisations et d’expériences différentes. Chaque jour, chaque groupe s’organise dans chaque ville. La Campaña articule deux stratégies principales : premièrement, elle mobilise les militantEs autour d’actions de rue, de manifestations, d’ateliers, de formations, ou de campagnes de sensibilisation. Deuxièmement, elle cherche à exercer une pression sur les parlementaires pour créer les conditions politiques afin que la question de l’avortement puisse être débattue au niveau étatique. Cette stratégie de lobbying comprend le travail avec les partis politiques, les députéEs et les sénateurEs. La Campaña existe depuis 14 ans, c’est le front de lutte qui, dans l’histoire du mouvement des femmes en Argentine, dure le plus dans le temps, même s’il y a des organisations plus anciennes.

Quels sont les liens entre la Campaña et Ni Una Menos 2, le mouvement féministe qui est apparu en Argentine en 2015 contre les féminicides et les violences de genre ?

Victoria : Chaque année en Argentine, des Rencontres nationales de femmes ont lieu. La Campaña est née de ces rencontres, et se développe en partie grâce à elles. Le phénomène de Ni Una Menos en 2015 a été un moment important dans le renforcement de la Campaña. D’une part, Ni Una Menos est parvenu à faire émerger de façon très large la question de la lutte contre les violences, dans la rue, la société et les médias. Cela a eu un impact très positif sur l’ensemble du mouvement féministe qui est devenu massif : les 8 mars 2017 et 2018, il y avait un million de personnes dans la rue ! Mais la Campaña et Ni Una Menos sont deux choses différentes. Ni Una Menos, à la base, c’est un slogan d’un groupe de journalistes.

Agustina : Les grands médias avaient pris la décision politique de ne pas parler de l’ampleur des Rencontres nationales de femmes, alors que certaines journalistes travaillaient depuis longtemps sur le sujet des violences. À partir de ce travail militant, et après une série de féminicides très violents, ils ont commencé à en parler et la couverture médiatique a été utile pour nous. La sujet a rencontré un écho immense en Argentine, et les femmes s’en sont tout de suite emparé pour construire une mobilisation massive. Lors de la première manifestation Ni Una Menos le 3 juin 2015, il y avait 250 000 personnes, c’était impressionnant. En 2018, nous avons atteint entre un million et demi et deux millions de personnes, sur la place du Congrès, sans compter l’intérieur du pays qui s’est beaucoup mobilisé. Ce n’est pas seulement dans la ville de Buenos Aires.

Vous évoquez le fait que le mouvement féministe est devenu plus massif en Argentine à partir de 2015...

Victoria : L’ampleur de la mobilisation a été incroyable, nous avons nous-mêmes été surprises ! Tout le monde a commencé à réfléchir sur l’avortement. L’opinion publique a changé, tout comme celle des institutions, sur l’importance du mouvement des femmes. J’ai vu des collègues masculins qui ont commencé à utiliser un langage inclusif. C’était quelque chose qui dynamisait et provoquait des changements dans la vie quotidienne, et dans des domaines où l’on ne parlait toujours pas d’égalité, comme le football professionnel par exemple.

Agustina : La lutte pour le droit à l’avortement a généré un consensus au fil des ans, beaucoup de personnes qui voyaient l’avortement comme un tabou ont commencé à comprendre que c’était un droit pour lequel il fallait se battre. Et elles ont aussi compris que notre slogan (« L’éducation sexuelle pour décider, les contraceptifs pour ne pas avorter, l’avortement légal pour ne pas mourir ») est intégral, pas étapiste.

Quel est le rôle des organisations du mouvement ouvrier traditionnel (partis, syndicats...) dans la lutte pour la légalisation de l’avortement ?

Victoria : L’une des réussites de la Campaña a été d’étendre la revendication du droit à l’avortement au-delà des organisations féministes. En Argentine, il y a des féministes dans tous les cadres, politiques et syndicaux, et à chaque fois que l’on cherche une relation avec les organisations politiques ou syndicales, on a une camarade féministe à qui s’adresser, avec qui organiser des activités et des actions. Les syndicats sont présents depuis le début dans la Campaña. Les partis nous ont rejoints plus tardivement, en fonction des camarades qui militent dans ces espaces, avec plus de difficultés que les syndicats car ils ont une base moins mouvementiste.

Agustina : Il y a plusieurs partis politiques dans la Campaña, de différentes familles politiques, et c’est pourquoi nous ne prenons pas de position pour l’un d’entre eux. Ce que nous faisons, c’est appeler à voter pour les candidatEs qui respectent les droits des femmes et des personnes ayant la capacité de gestation, et les droits humains en général. Les politicienEs en faveur d’un avortement légal, sûr et gratuit. Les syndicats qui sont présents, ce sont surtout des syndicats d’enseignantEs, des syndicats de fonctionnaires, des syndicats de professionnelEs de la santé, des syndicats judiciaires. Les deux grandes centrales syndicales argentines font partie de la Campaña.

Les femmes ont manifesté plusieurs fois contre les mesures d’austérité du président argentin Macri. Comment le mouvement féministe considère le gouvernement et sa politique ?

Victoria : Aujourd’hui, les mesures de Macri suscitent la colère de tout le milieu féministe. Les programmes de droits des femmes et de diversité ont été suspendus et le ministère de la Santé a été supprimé pour faire des économies. Je crois que le mouvement féministe a réussi à maintenir non seulement une stratégie défensive pour reconquérir les acquis que nous avons perdus, mais aussi offensive avec la lutte pour l’avortement légal. Dans la période actuelle de récession et de crise économique, non seulement nous descendons massivement dans la rue, mais nous sommes l’un des seuls mouvement offensifs qui lutte activement pour gagner de nouveaux droits.

Après le rejet du projet de loi par le Sénat argentin le 8 août dernier, quelles sont les prochaines étapes pour la mobilisation ?

Victoria : Le programme qui nous attend est chargé. Tout d’abord, nous serons dans la rue le 28 mai, à l’occasion de la 8e présentation du projet de loi pour l’avortement. Le 3 juin, nous manifesterons pour marquer les 4 ans du mouvement Ni Una Menos. Enfin, le 13 juin, nous descendrons dans la rue pour le premier anniversaire de l’adoption de notre projet de loi à la Chambre des députés.

Propos recueillis par Carla Biguliak et Lisa Derradji

1 – Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sans risques et gratuit.
2 –« Pas une de moins », slogan qui dénonce les féminicides.

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