Aux États-Unis aussi, c’est dans la rue que ça se passe

Les nouvelles venues des États-Unis depuis l’élection de Donald Trump en novembre 2016 portent souvent sur sa rhétorique réactionnaire enflammée. Cependant, d’autres voix existent qui remettent en cause ses attaques. 

Ce ne sont pas les voix des Démocrates qui, depuis les élections, mènent une politique chauvine, accusant Trump de ne pas être un patriote et de vendre le pays aux Russes. Le dernier exemple en date est le deal avec la Corée du Nord où les Démocrates ont accusé Trump d’avoir cédé à Kim Jong Un et d’avoir été « mou ». Un positionnement nationaliste qui est le fait des Démocrates corporate (y a t-il des Démocrates qui ne le sont pas ?), mais aussi de la « gauche » du parti qu’incarnent Bernie Sanders ou Elizabeth Warren. À cette politique s’ajoute la tentative de repeindre en or les années Obama comme des années de prospérité et de justice sociale, alors même que beaucoup des mesures réactionnaires de Trump ne sont que des prolongements de la politique d’Obama. Du côté des états-majors syndicaux, il y a une opposition de façade à Trump (à part pour les syndicats du bâtiment et de l’énergie que Trump a achetés en leur proposant de créer des emplois dans le secteur des infrastructures énergétiques dans le pétrole et le gaz), mais celle-ci ne voit comme exutoire qu’une victoire des Démocrates aux élections de mi-mandat de 2018, puis à la présidentielle de 2020, alors que ceux-ci n’ont aucune intention de rendre leur programme plus favorable aux travailleurEs. S’il y a une opposition à la politique de Trump, elle est à trouver dans la rue, modeste mais persistante et radicale.

Les migrantEs dans le viseur

La liste des mesures anti-immigréEs de Trump est déjà longue, malgré le fait qu’il ne soit président que depuis un an et demi. Il a commencé par le « muslim ban », l’interdiction de voyager aux États-Unis pour les ressortissants de sept pays « musulmans » accusés tout simplement d’être terroristes ; la fin du programme TPS (statut de protection temporaire) pour 317 000 ressortissantEs qui venaient de pays touchés par des catastrophes naturelles comme le Salvador, le Honduras ou Haïti, et qui n’y avaient aucune possibilité de mener une vie décente ; la fin du programme DACA qui permettait la régularisation de jeunes entrés mineurs aux États-Unis, les Dreamers ; le déploiement de milliers de gardes nationaux à la frontière mexicaine ; le scandale des mineurEs isolés migrants dont 1 500 ont été « perdus » en attendant leur placement, certains probablement enlevés par des trafiquants d’enfants, révélé par le New York Times ; les raids incessants de l’agence d’immigration ICE contre les 11 millions de sans-papiers vivant aux États-Unis ; la séparation des enfants migrants de leurs parents en attendant le jugement d’immigration de ceux-ci, parqués dans des camps sordides à la frontière mexicaine. 

Cette liste ne comprend que les mesures effectives et pas les rêves autoritaires de Trump, comme celui de construire un mur à la frontière mexicaine. Ce qui frappe, c’est la continuité avec la politique d’Obama. La loi permettant de séparer enfants et parents à la frontière en attente d’un jugement avait été passée sous Obama ; Trump en a fait usage, avant de revenir à l’ancienne méthode face au scandale. Trump n’a pas réussi à égaler pour l’instant le nombre d’expulsions sous Obama, qui lui avaient fait gagner le surnom « d’expulseur en chef ». 

Mais toutes ces mesures ne sont pas passées comme des lettres à la poste et des victoires ont été engrangées par le mouvement social. Suite à l’occupation des aéroports par des dizaines de milliers de personnes contre le muslim ban, celui-ci a été suspendu par un juge d’Hawaï, avant d’être remis en place et modifié par la Cour suprême. Les mobilisations locales contre l’expulsion de telle ou telle personne, où les églises jouent un rôle primordial, ont également permis des victoires. Les blocages autour de centres de l’ICE qui ont eu lieu récemment montrent la vivacité du mouvement pour les droits des migrants.   

Grèves enseignantes

Depuis l’élection de Trump, les enseignantEs et personnels scolaires se sont mis en grève dans six États « rouges » (républicains), où les lois anti-syndicales sont féroces et nient aux enseignantEs le droit de négocier collectivement leurs conditions de travail : la Virginie occidentale, le Kentucky, l’Arizona, le Colorado, l’Oklahoma, la Caroline du Nord. Les revendications concernaient l’augmentation des salaires pour le personnel enseignant et non enseignant, dans un contexte où les impôts finançant l’éducation, fixés localement, se sont effondrés ces dernières années. Les enseignantEs, soutenus par leurs syndicats NEA et AFT, mais surtout organisés en comités de mobilisation, ont refusé de faire une myriade de négociations locales et ont directement frappé au niveau de l’État, contraignant les représentants républicains ou démocrates à satisfaire leurs revendications. Les personnels ont aussi remporté la bataille de l’opinion : plus de 70 % de la population, Démocrates et Républicains confondus, soutenaient leur grève. Ces grèves d’enseignants victorieuses en pays « rouge » montrent que même face à Trump, la lutte paie.

Des luttes… et des dangers

Un jugement récemment passé par la Cour suprême va justement avoir une importance majeure sur les luttes futures. Aux États-Unis, pour le secteur public, lorsqu’un accord collectif est atteint entre employeur et syndicat, cet accord s’applique à touTEs les employéEs qui doivent en retour verser automatiquement une partie de leur salaire au syndicat sous forme de cotisations. Le 27 juin, par le jugement « AFSCME vs. Janus », la Cour suprême des États-Unis a donné à un employé le droit de bénéficier des avantages syndicaux sans verser de cotisations au nom du respect du premier amendement de la Constitution sur la « liberté d’expression ». Des milliers d’enseignantEs ont déjà reçu des e-mails de l’institut Mackinac, un think tank néolibéral financé par les fonds privés de la ministre de l’Éducation Betsy DeVos, leur conseillant de quitter le syndicat. Les syndicats du public vont faire face à un choix de vie ou de mort : lutter ou se bercer d’illusions sur le fait que les Démocrates abrogeront peut-être cette mesure.

La politique de Trump n’est pas sans provoquer des résistances. D’autres mobilisations sociales entamées précédemment comme Black lives matter ou la lutte pour les droits des femmes continuent également. Un juge « progressiste » de la Cour suprême, Kennedy, va prendre sa retraite et sera remplacé par un nominé de Trump. Le droit à l’avortement sera t-il le prochain à être remis en cause ? Pour porter des fruits, ces résistances ne doivent pas être captées d’un point de vue institutionnel par les Démocrates qui se prétendront les « amis des luttes » avant de faire l’inverse une fois au pouvoir, quelle que soit la couleur dont ces Démocrates se peignent, certains même se disant « socialistes ».

Stan Miller

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.