Au Soudan, le départ d’al-Béchir ouvre la voie à la chute du régime

Depuis la mi-décembre, un soulèvement populaire a lieu au Soudan contre le régime islamo-militariste en place depuis le coup d’État de 1989, qui a abouti au départ le jeudi 11 avril du président Omar al-Béchir, évincé par l’armée.

Le départ d’al-Béchir constitue indéniablement une première victoire pour le peuple soudanais. Mais la prise du pouvoir par un Conseil militaire de transition formé de hauts gradés, dirigé par le général Abdel Fattah Abdelrahman Burhan, ancien chef de l’armée de terre, est lourde de dangers pour l’avenir.

Première victoire d’un Printemps soudanais
Le départ d’al-Béchir est l’aboutissement d’une mobilisation populaire sans précédent, impulsée par la Sudanese Professionnals Association, et soutenue par une opposition unifiée au sein des Forces de la déclaration de la liberté et du changement. Ce mouvement intervient après de nombreuses protestations au cours des dernières années.
L’élément déclencheur de la révolte a été le triplement du prix du pain dans plusieurs villes. Le soulèvement a rapidement pris une tournure politique, avec des mots d’ordre sur le départ d’al-Béchir et la chute du régime. Dans un contexte de récession économique ces dernières années, avec la fin de la rente pétrolière liée à la sécession du Sud-Soudan, avec une inflation à plus de 70 %, la situation de la majorité de la population s’est détériorée. La crise politique est également d’ampleur, tandis que la corruption atteint des niveaux sans précédent, que le régime détourne massivement l’argent public et entretient un appareil répressif surdimensionné, appuyé par l’armée régulière ainsi que les services de renseignements du NISS et les Rapid Support Forces, une force paramilitaire responsable de nettoyages ethniques et de crimes de guerre au Darfour où le conflit a fait plus de 300 000 mortEs depuis 2003.

Condamnation du coup d’État militaire
Sous la pression de la rue et tandis que les manifestantEs font toujours le siège de l’état-major de l’armée, le nouveau commandement militaire a annulé l’état d’urgence et promis de céder le pouvoir aux civils et à l’issue d’une période de deux ans. « Ce n’est pas un coup d’État militaire, mais une prise de position en faveur du peuple », ose déclarer le général Omar Zinelabidine, membre du Conseil militaire.
À l’issue d’une rencontre samedi 13 avril avec l’état-major militaire, l’opposition unifiée a exprimé ses revendications : la dissolution du Conseil militaire de transition et son remplacement par un Conseil civil, la dissolution du parti Congrès national, de l’appareil de sécurité ainsi que des milices qui lui sont affiliées, la réforme des institutions économiques, la restructuration des institutions judiciaires et de la fonction publique, l’abrogation des lois consacrant l’oppression des femmes, la libération des ­prisonniers politiques.
Le Conseil militaire semble en sursis, tant il apparaît illégitime auprès de ceux qui ont risqué leur vie depuis des semaines. Désormais, la transition politique est sur toutes les lèvres. Reste la question des services de sécurité, le NISS, un État dans l’État contrôlant l’essentiel des richesses économiques.
L’Union africaine a condamné le coup d’État des militaires soudanais, exigeant dans un communiqué la remise du pouvoir à un gouvernement civil dans un délai de deux semaines. L’Union européenne et le gouvernement français, fortement engagés dans la collaboration avec Khartoum contre l’immigration, restent silencieux. Les États-Unis, engagés dans une coopération avec le régime soudanais au nom de la lutte contre le terrorisme, ont accepté samedi 13 avril de rencontrer Himeidti, un responsable du Conseil militaire par ailleurs chef de milices janjawids de 20 000 hommes responsables d’exactions au Darfour.
Le Printemps soudanais est à un tournant, les prochains jours seront décisifs. La solidarité internationale est aujourd’hui essentielle.

Romain Prunier

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