Asie orientale : La crise coréenne, un enjeu géostratégique

L’instabilité de la situation dans la péninsule coréenne affecte aujourd’hui le grand jeu stratégique qui oppose, en Asie orientale, la Chine aux États-Unis.

Le 10 mars en Corée du Sud, la Cour constitutionnelle a entériné la destitution de la présidente Park Geun-hye. Une décision exceptionnelle prise à l’unanimité sous la pression d’un immense mouvement citoyen. La mise au jour d’un vaste scandale de corruption a en effet provoqué la mobilisation pendant 134 jours de millions d’indignados sud-coréens : on évalue à 15 millions le total des personnes ayant participé aux manifestations et rassemblements de rue !

Pyongyang contre Pékin

La pression démocratique exercée d’en bas n’a pas faibli, malgré la tension militaire croissante régnant dans la région, relayée par une extrême droite nationaliste très agressive qui voit dans l’opposition à Park des « traîtres » à la solde de la Corée du Nord. Le régime de Kim Jong-un a dernièrement opéré une série de tirs d’engins balistiques en direction du Japon alors que les États-Unis implantent en Corée du Sud une base de missiles antimissiles Thaad (Terminal High Altitude Area Defense).

Le champ d’activité de ce bouclier antimissile couvre en fait une bonne partie du territoire chinois et peut, aux yeux de Pékin, neutraliser sa capacité de dissuasion nucléaire. La course aux armements prend une nouvelle dimension dans la région, alors que la Chine se donnait déjà pour objectif de moderniser ses sous-marins stratégiques et de les déployer dans les océans afin de les protéger d’une première frappe US.

Dans le bras de fer qui les oppose en Asie orientale, Pékin a gagné durablement l’initiative en mer de Chine du Sud en bâtissant un vaste réseau militaire sur des îles artificielles. En revanche, Washington reste à la manœuvre en Asie du Nord-Est grâce à ses bases établies en Corée du Sud, au Japon et Okinawa ainsi qu’à la liberté d’action de sa VIIe Flotte.

Sur le plan diplomatique et économique, il en va de même. L’influence de Pékin en Asie du Sud-Est s’est qualitativement renforcée, alors qu’au Nord-Est, Washington et Tokyo font bloc. L’Asie orientale constitue un vaste théâtre d’opérations intégré où l’accès aux océans constitue l’un des enjeux centraux.

Toute grande puissance mondiale se doit d’opérer sur les océans, le nouvel impérialisme chinois le sait bien. Or, entre la Chine et le grand large se trouve un chapelet de pays, de la Corée à la Malaisie en passant par le Japon, les Philippines, l’archipel indonésien… En contrôlant les détroits, Washington peut fermer l’accès à l’océan ­Pacifique ou à l’océan Indien.

Un baril de poudre...

Trois facteurs rendent aujourd’hui aléatoire le grand jeu stratégique en cours en Asie orientale.

À commencer par l’élection de Trump dont il est difficile de prévoir les conséquences. La Chine ne sait trop qu’en penser et le Japon en conclut qu’il doit accélérer son propre réarmement pour ne pas dépendre d’un « parapluie » susceptible de se refermer un jour du fait de l’isolationnisme US. De plus, il y a l’élection en 2016 du président philippin Duterte qui menace de rompre l’alliance historique avec les États-Unis et fait actuellement les yeux doux à Pékin. Enfin, les « provocations » incontrôlables du président nord-coréen, convaincu qu’accroître son pouvoir de nuisance constitue la meilleure carte à jouer tant sur le plan intérieur qu’international.

La situation coréenne n’est plus « gelée », ce qui fait de la péninsule un véritable baril de poudre. Aucune solution diplomatique ne semble actuellement envisageable. L’épreuve de force se poursuit. Dans un tel contexte, le « double jeu » est la règle. La direction chinoise ne peut pas risquer une crise de régime en Corée du Nord, pas plus qu’elle ne peut accepter que ce pays devienne une puissance nucléaire indépendante. Washington prétend avoir pour seul objectif de protéger ses alliés de la menace nord-­coréenne, alors qu’elle ambitionne de consolider ou de rétablir son hégémonie en Asie orientale.

La « duplicité » est bien partagée, au service d’un conflit frontal pour l’hégémonie dans cette partie du monde dont les populations de la région font les frais.

Pierre Rousset

 

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