Après le séisme dans le land de Thuringe, c'est aux classes populaires de préparer les répliques !

En Allemagne, depuis bientôt deux semaines, l’élection de Thomas Kemmerich, du FDP (petit parti libéral de droite), au poste de ministre-président du Land de Thuringe, avec les voix de la droite CDU et de l’extrême droite (AfD), a suscité des bouffées d’indignation.

En chaîne, les démissions se sont succédé : en Thuringe, celle de l’élu lui-même, qui s’est retiré, et à l’échelle nationale, celle de la dauphine d’Angela Merkel, Annegret Kramp-Karrenbauer, qui a dénoncé cette alliance droite/extrême droite.

Les médias sont allés de l’indignation solennelle face à la mort du parlementarisme, tué par les jeux du même parlementarisme (et de rappeler l’alliance entre Hitler et Hindenburg), à une attitude plus pragmatique, rappelant qu’en Allemagne, à bien des niveaux, dans des exécutifs locaux ou régionaux, on ne compte plus les petits accommodements et accords ponctuels entre partis, extrême droite incluse, sans oublier la coalition entre la droite et la social-démocratie qui gouverne au niveau national. Et le Tagesspiegelberlinois du 15 février, de comparer Erfurt (en Thuringe) à Brescello (en Italie), village du prêtre Don Camillo et du communiste Peppone, qui savaient si bien à la fois collaborer et se faire la guerre. L’affaire, une pelote d’embrouilles politiciennes, a donné lieu à des manifestations dans de nombreuses villes, avec 18 000 personnes encore à Erfurt le samedi 15 février. Les illusions sur la démocratie y dominaient, mais aussi la colère contre l’ensemble du système politique et social. 

Combines et indignations hypocrites

Le Land de Thuringe a été dirigé pendant cinq ans par un ministre-président appartenant à Die Linke, Bodo Ramelow, à la tête d’une coalition majoritaire avec le SPD (sociaux-démocrates) et les Verts. Mais aux élections régionales d’octobre dernier, si Die Linke est resté en tête avec un score de 31 % en légère augmentation, le SPD est tombé à 8,2 % et les Verts ont à peine dépassé les 5 %, d’où la perte de majorité de l’ancienne coalition. L’extrême droite, de son côté, comme dans bien d’autres Länder de l’Est du pays, a percé avec 23,4 %, laissant derrière elle la CDU avec 21,7 % et le FDP avec tout juste 5 %. D’où plusieurs mois de tractations avant l’élection le 5 février dernier de ce ministre-président, Kemmerich, décriée et aussitôt annulée. Non sans rocambolesque puisque, lors d’un énième tour de cette élection, l’AfD a présenté un candidat sans voter pour lui, faisant porter ses voix sur le FDP qui, l’air de ne pas y toucher, avec ces voix d’extrême droite en plus de celles de la CDU, a bien été élu... La droite classique n’aurait pas voulu cette coalition, elle l’aurait juste acceptée, avant que les coups de semonce ne viennent de plus haut et n’obligent à faire machine arrière, dans une CDU bien partagée.

Pas d’alliance entre la droite et l’extrême droite, donc ! Mais on baigne dans les calculs politiciens plutôt que dans l’éthique politique. Dans le paysage politique actuel en Allemagne, d’usure au pouvoir des partis traditionnels, dont l’extrême droite profite pour entrer dans des parlements et n’est concurrencée que par les Verts qui apparaissent comme un refuge contre elle, c’est plutôt vers ces derniers que la CDU mise pour des coalitions futures – régionales comme nationale.

Contre les classes populaires

S’il n’y a pas un mur de Berlin entre la droite et l’extrême droite – Marine Le Pen a profité de l’événement pour le préciser –, il y a surtout une parfaite complicité entre les partis qui défendent les intérêts de la bourgeoisie, avec en tête le SPD et la CDU, successivement au pouvoir puis ensemble dans une coalition depuis quelques années, à poursuivre des politiques contre les classes populaires : attaques contre les droits et protections des travailleurs ; harcèlement des migrantEs – même si le pays en a accepté un grand nombre en 2015 avant de passer des deals avec la Turquie et des pays d’Afrique pour les bloquer loin du territoire de l’Allemagne ; cadeaux aux industriels, en particulier de l’automobile, sous prétexte de reconversion écologique. Le quotidien très racoleur Bildzeitung faisait sa « Une », le samedi 15 février, sur le « choc des retraites » : « Des millions d’Allemands gagnent moins de 1000 euros de retraite par mois, et les femmes seulement 693 euros ». La paupérisation est en marche : des emplois disparaissent ou se précarisent, les salaires et retraites baissent, les loyers augmentent, toutes choses dont l’extrême droite fait son beurre.

Jusqu’à ce que les classes populaires entrent en scène par leurs moyens de la lutte de classe, ce qui fait certes défaut aujourd’hui dans le pays, même si la colère y monte aussi.

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