Antilles : 50 ans après, un crash aérien toujours classé secret défense

Entretien. Le 3 décembre 1969, le Boeing d’Air France venant du Chili pour atterrir à Pointe-à-Pitre via le Venezuela disparaît en mer. Il n’y a aucunE survivantE parmi les 62 occupantEs, dont deux responsables communistes antillais, le secrétaire général du PC guadeloupéen (Évremond Gène), et un membre du Bureau politique du PC martiniquais (Dolor Banidol, ex ouvrier agricole, petit planteur et syndicaliste). Bien des choses restent à éclaircir sur les circonstances de ces morts. Entretien avec Gilbert Pago, historien, membre du Groupe Révolution socialiste en Martinique.

Qu’y a-t-il de particulier dans le crash de cet avion ?

Air France, après avoir télégraphié le 4 décembre à la famille d’un membre d’équipage que l’avion avait explosé en vol quelques minutes après le décollage, finit par affirmer qu’il y avait eu une erreur de pilotage, et en même temps classe le dossier d’enquête en secret défense, une procédure très particulière !

Le contexte politique international pourrait-il expliquer un attentat ?

Le crash se produit en pleine guerre froide, juste après 1968, sous la présidence de Nixon aux USA. Les PC, ainsi que les partis socialistes les plus à gauche de l’époque soutiennent le candidat socialiste Salvador Allende à l’élection présidentielle chilienne, et il peut être élu. Or Allende affirme être un ami de Fidel Castro, soutenir ce qui se passe à Cuba. On est deux ans après la mort du Che. Il y a eu des attentats au Venezuela où un gouvernement progressiste a été renversé. Trois ans auparavant, 20 000 marines US ont renversé le gouvernement élu du socialiste Juan Bosch à Saint-­Domingue, lui aussi favorable à la politique ­cubaine, en particulier la campagne d’alphabétisation. Une campagne est engagée contre le risque que le Chili devienne un allié castriste sur le continent.

Comment les informations ont-elles été rendues publiques ?

Il a fallu aux familles des victimes et des pilotes une grande détermination.

Lors des recherches sur les restes de l’avion, seulement quelques corps sont ramenés, dont ceux des deux dirigeants communistes.

Les syndicats de pilotes ont protesté contre l’hypothèse d’une erreur de pilotage invraisemblable, compte tenu des qualités techniques du pilote et des circonstances annoncées du crash. Un pilote devenu syndicaliste s’entête, et découvre des informations recoupées par celles de membres des familles des dirigeants communistes.

Un rapport de l’inspection générale de l’aviation civile du 3 février 1971 indique que « l’accident est provoqué par l’explosion d’une charge de dynamite au niveau du train d’atterrissage », conclusion identique à celle du Bureau d’enquête accidents du 27 janvier 1971, et du laboratoire de la préfecture de police du 17 novembre 1970.

Les deux dirigeants communistes antillais étaient visés ?

Impossible d’affirmer cela, mais ils revenaient du congrès du PC chilien, dans l’avion faisant le trajet Paris, Pointe-à-Pitre, Caracas, Lima, Santiago. Le secrétaire général du PC martiniquais de l’époque, Armand Nicolas, affirme que les communistes français n’y étaient pas allés car cela pouvait être dangereux, et qu’on lui avait dit de faire comme eux. C’est le dynamique meneur des grèves marchantes dans les plantations, devenu petit planteur de bananes et membre d’une SICA [société d’intérêt collectif agricole], Dolor Banidol, qui y est allé à sa place.

Qu’exigent les familles ?

Des comités existent en Guadeloupe et en France pour que la vérité soit faite, pour l’ouverture totale des dossiers, pour que le secret défense soit levé avant 2029. Un comité est en train de se mettre en place en Martinique.

Qu’est-ce qu’on peut cacher de pire qu’un attentat ? Le refus de la vérité, c’est une forme de complicité un demi-siècle plus tard.

Propos recueillis par Patrick Le Moal

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