Amérique latine : l’adieu au « progressisme »

Il y a trois ans, nous analysions la situation des gouvernements latino-américains dits « progressistes », en signalant qu’ils étaient « à bout de souffle »1. Le cycle qui commençait alors à s’achever s’est désormais refermé. Même les « progressistes » restant au pouvoir (en Bolivie, Equateur, Uruguay ou Venezuela) font l’objet de désillusions et contestations populaires croissantes. Le moment est venu de tirer un bilan.

Durant la première décennie du 21e siècle, les pays latino-américains dirigés par des gouvernements de centre-gauche ont connu un processus réel d’amélioration sociale, notamment de réduction de l’extrême pauvreté et de la misère. Même si tous ces gouvernements ont été considérés comme « progressistes », il était erroné de mettre un signe d’égalité entre ceux du Venezuela, de l’Equateur et de la Bolivie d’un côté, d’Argentine, du Brésil et d’Uruguay, de l’autre. Car ils avaient accédé au pouvoir à travers des processus différents, qui conditionnaient dès le départ leur action et leur rapport au mouvement ouvrier et aux masses populaires.

Il y a trois ans, nous expliquions que les Kirchner ne représentaient pas non plus la même chose que Lula. En 2001, lorsque la mobilisation populaire avait renversé le gouvernement argentin et mis les institutions bourgeoises sérieusement en péril, ni Nestor ni Cristina Kirchner n’avaient joué le moindre rôle dans ce mouvement. Elle était une sénateure nationale à peu près inconnue et lui un entrepreneur millionnaire, gouverneur d’une province reculée du sud de l’Argentine, arrivé au pouvoir par défaut après avoir été battu au premier tour de l’élection présidentielle. En revanche Lula, même s’il n’avait pas accédé au pouvoir dans le cadre de mobilisations telles que celles que l’on a vu au Venezuela ou en Bolivie, avait de longues années de militantisme syndical et politique qui avaient fait de lui la principale référence de la classe ouvrière et de la gauche brésiliennes.

Contrairement aux deux cas qui viennent d’être cités, aussi bien Hugo Chávez qu’Evo Morales ou Rafael Correa ont été des acteurs et des dirigeants de luttes de masse victorieuses, ayant réussi à freiner ou bloquer des contre-réformes ou tentatives de contre-réformes néolibérales.

Tous avaient cependant une caractéristique commune : celle d’utiliser les fonds entrant dans les caisses de l’Etat comme conséquence du boom des matières premières, provoqué par la croissance à deux chiffres de la Chine, des investissements directs de l’étranger et des très hauts prix du pétrole, afin de mener une politique redistributive en faveur des secteurs les plus pauvres de la population. A travers des aides directes ou indirectes, tels que la Bourse Famille au Brésil, le Plan Travailler en Argentine, les Bons Juancito Pinto qui ont financé la scolarisation des enfants les plus pauvres en Bolivie, ou encore le système national des « missions » au Venezuela, ces gouvernements ont réellement amélioré les conditions de vie de larges secteurs des populations et, à l’aide parfois de réformes constitutionnelles, ont gagné leur réélection.

 

Qu’est-ce qui a rendu possible cette « décennie dorée » ?

Durant les dix premières années du nouveau siècle, l’Amérique latine a vécu une incontestable période de croissance économique. La raison principale en a été le formidable développement de la Chine. En besoin de matières premières pour son industrie et d’aliments pour sa population, la Chine s’est transformée dans la région en un acteur décisif, qui a tiré profit de l’attitude distante des dernières administrations US. Dès le début du 21e siècle, elle est devenue le second acheteur en Amérique latine, loin devant l’Union européenne et juste derrière les Etats-Unis. Elle est aussi devenue l’un des premiers investisseurs dans le sous-continent.

Mais la crise mondiale de 2008 – dont le système capitaliste ne finit pas de sortir – a rattrapé, avec un peu de retard, les économies latino-américaines. Depuis 2003, la nature des investissements chinois s’est modifiée. Jusqu’à cette date, ceux-ci privilégiaient les secteurs du pétrole et du gaz, ainsi que des produits miniers – notamment les métaux. Après, ce sont les services (financiers en particulier), l’électricité, les énergies renouvelables et le transport qui ont été de plus en plus concernés. Selon des chiffres du ministère chinois du commerce, les investissements directs non financiers en Amérique latine et dans la Caraïbe ont atteint en 2016 près de 30 milliards de dollars, principalement dans les chemins de fer, la construction de routes et la production d’électricité. La Chine investit actuellement dans des infrastructures destinées à garantir que les produits qu’elle achète et vend parviennent à bon port.

La combinaison du ralentissement de l’économie chinoise et de la chute brutale des cours du pétrole, des minerais et d’autres matières premières a mis fin aux marges sur lesquelles les gouvernements « progressistes » comptaient afin de d’accorder des concessions un peu significatives à la classe ouvrière et aux secteurs populaires.

 

« La fête est terminée »

La « décennie dorée » avait donc vu une croissance de l’économie latino-américaine, permettant une diminution de la pauvreté et du chômage, un accès à la consommation de larges secteurs de la population travailleuse. Mais cela n’a pas entraîné pour autant un véritable « développement » économique. Tous ces gouvernements, sans exception, ont tenté de trouver la quadrature du cercle en maintenant le système capitaliste néolibéral hérité de leurs prédécesseurs tout en le combinant à un modèle de « croissance inclusive ».

L’ajout de « l’inclusion » est important parce que ces gouvernements sont parvenus au pouvoir comme conséquence – ou à la tête – de mobilisations des masses et de la classe ouvrière qui n’ont pas été défaites, ce qui les a contraints à mener une politique redistributive. C’est pourquoi, quand bien même certains parlent ou parlaient de « socialisme », le seul objectif était de trouver une variante de développement capitaliste plus ou moins indépendant de l’impérialisme. Le vice-président d’Evo Morales, Alvaro García Linera, a été le plus franc de tous lorsqu’il a accédé au pouvoir, en 2006 :

« Les défis de la gauche dans la gestion des affaires publiques seront nombreux et complexes mais, comme nous l’avons signalé pendant toute la campagne électorale, nos forces se consacreront fondamentalement à la mise en route d’un nouveau modèle économique que j’ai dénommé, provisoirement, "capitalisme andino-amazonien". C’est-à-dire la construction d’un Etat fort, qui régule le développement de l’économie industrielle, extraie ses excédents les fasse passer dans la sphère communautaire pour promouvoir des formes d’auto-organisation et de développement marchand proprement andins et amazoniens (…) La victoire du MAS [son parti] ouvre une possibilité de transformation radicale de la société et de l’Etat, mais pas dans une perspective socialiste (du moins à court terme) comme le défend une partie de la gauche. »2

García Linera a le mérite de dire clairement ce que pensent tous les dirigeants « progressistes ». Par-delà les illusions nées dans certains secteurs de la gauche latino-américaine et européenne, la vérité est qu’aucun ne voyait la possibilité (ni la nécessité) d’ouvrir une transition vers le socialisme. Au lieu de cela, les gouvernements « progressistes » ont maintenu une orientation en direction du marché mondial, basée sur les « avantages comparatifs » de leurs pays. Ils ont non seulement accepté mais accentué leur rôle de fournisseurs de matières premières, en développant les tendances à l’exportation de produits non transformés et à l’extractivisme, et en condamnant ainsi leurs pays, tout comme l’avaient fait les gouvernements néolibéraux ayant précédé, à l’arriération industrielle et la dépendance envers le capital étranger.

Contrairement à ce qu’avaient fait les premiers gouvernements progressistes de la région, comme ceux de Perón en Argentine ou de Getulio Vargas au Brésil, ils n’ont à aucun moment utilisé les ressources obtenues afin de développer l’industrie nationale en encourageant le remplacement des importations, et ainsi réduire la dépendance économique envers les exportations de matières premières. Ils ont au contraire maintenu une large ouverture au capital étranger, avec de très hauts niveaux de travail précaire et informel, ce qui a relancé un fort endettement interne et externe. Lorsque la crise mondiale a finalement atteint le sous-continent, la persistance du retard et de la dépendance, typique de l’Amérique latine, s’est manifestée dans toute ses conséquences.

Virginia de la Siega

 

  • 1. Dossier « Amérique latine : les gouvernements "progressistes" à bout de souffle », revue l’Anticapitaliste n° 58 d’octobre 2014, https ://npa2009.org/sites/default/files/revue58.pdf
  • 2. https ://www.lemondediplomatique.cl/El-capitalism...

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