Allemagne : le monde du travail n’est pas protégé

L’Allemagne, grâce à une politique de tests plus développés et une meilleure préparation en amont de ses établissements hospitaliers, serait largement moins touchée par le CoVid-19 : 42 000 cas avérés et 253 morts (mais 53 000 et 395 selon l’institut américain John Hopkins). L’épidémie se développe, et les responsables gouvernementaux et patronaux se focalisent sur la santé... des entreprises. Finie la sacro-sainte neutralité budgétaire, et l’État a accordé 550 milliards d’euros de prêts aux grandes entreprises ; la BCE elle rachète pour 1100 milliards d’euros de dettes aux États. Les bourgeois sont parés. Mais dans les classes populaires, on commence à s’énerver.

Hôpital, danger !

De 1991 à 2017, le nombre des hôpitaux en Allemagne est passé de 2411 à 1942. Celui des lits de 665 565 à 497 182. Le nombre des hôpitaux publics a diminué, celui des hôpitaux privés augmenté, et les effectifs ont perdu l’équivalent de 10 % en temps plein. La durée moyenne du séjour à l’hôpital est passée, en seize ans, de 14 jours à 8 jours. Et les hôpitaux sont aujourd’hui confrontés au manque de moyens et de matériel de protection. Au grand hôpital de La Charité à Berlin, les contrôles se font plus sévères à l’entrée, les visites sont suspendues, les pressions s’exercent pour aller travailler sans gel hydro-alcoolique ou masques. Des soignantEs sont envoyéEs en soins intensifs sans la formation particulière de deux ans. Les tests sont faits de manière très restrictive, quand ils sont estimés absolument nécessaires, pour éviter que trop de collègues soient mis en quarantaine – malgré les soupçons de contamination dans les services. Le personnel s’interroge sur la pertinence de se retrouver ensemble dans les salles communes de repos ou à la cantine.

Chez le sous-traitant CFM (Charité Facility Management) de l’hôpital, externalisé il y a plus de quinze ans malgré une lutte d’importance, et qui emploie 2500 personnes (dans le nettoyage, la restauration, l’entretien technique et le transport des malades), la situation est plus tendue encore. Les salariés, considérés comme « non indispensables aux soins », n’ont pas droit aux congés pour garde d’enfants, ni au matériel de protection. Alors qu’ils gagnent 11,50 euros de l’heure, il leur faudrait encore prendre des jours de congés non-payés ou prendre sur leurs congés réguliers. 

Dans les transports, danger aussi !

La direction de la Deutsche Bahn jure que « la santé des salariés [lui] tient à cœur ». Mais pour les TER des régions de Berlin/Brandebourg et de la Ruhr, il n’y a pas de désinfectants, les agents roulent quatre ou cinq heures de suite sans pouvoir se laver les mains. Les contrôleurEs n’ont plus à encaisser d’argent dans les trains mais ils et elles restent au contact des usagerEs pour de l’accueil et de l’embarquement. Comme à l’ordinaire, dans les cabines de locomotives, tout colle et suinte de crasse. La colère s’exprime sur les forums de cheminots

Dans le RER berlinois (S-Bahn), pour se laver les mains, il faudrait changer les plannings, pouvoir sortir du train plus souvent... et avoir assez de savon dans les toilettes. Et si la S-Bahn annonce une réduction de son plan de transport, pour ceux qui resteront à la maison, quid des EVS (éléments variables de salaires, dont les primes qui se montent pour beaucoup à 27 % du salaire). 

Chez les grands patrons, aucune prise de risque !

Il y a quelques jours, le directeur de Siemens, Joe Kaeser, a envoyé une vidéo aux 385 000 salariéEs de la multinationale. Priorité à la santé des salariéEs... mais pas de fermeture de site, ni de chômage partiel, ni de réduction de la production.

La question de la protection mais aussi du chômage domine. Les entreprises marchandent des plans de chômage partiel, quand tel est leur intérêt. Là où il existe un Betriebsrat (comité d’entreprise), il leur faut en passer par lui, c’est-à-dire aussi par les directions syndicales. L’IG Metall est prête à déroger à des accords de branche et à accepter le chômage partiel en échange d’une contrepartie financière patronale. Là où il n’y a pas de Betriebsrat, l’entreprise demande directement leur accord aux salariés – plus exactement fait sur eux des pressions sauvages. En cas de chômage partiel « zéro », quand il n’y a plus du tout de boulot, l’allocation se monte à 60 % du salaire net, 67 % pour celles et ceux qui ont des enfants. Sans parler de la situation grave des contrats précaires.

VW (Volkswagen) a fermé – temporairement – toutes ses usines en Allemagne. La multinationale voudrait mettre 80 000 salariéEs au chômage partiel, alors qu’elle affiche des performances records. La pression patronale, partout, est énorme : des accords d’entreprise ahurissants sont passés, par lesquels les syndicats abandonnent bien des acquis « pour la durée de la crise corona ». 

Le spectre d’un chômage plus large, pas seulement « partiel », se dresse. Et de plus en plus de salariéEs s’énervent que ce soit l’État qui le finance.

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