Allemagne : « Après les élections, la situation des migrants va encore se dégrader »

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Entretien. Jules El-Khatib est membre de la direction de Die Linke et participe à la revue Marx21. Il a accepté de répondre à nos questions concernant la situation des migrantEs en Allemagne.

Quelle est la situation pour les migrantEs après les élections et le haut score de l’ AfD ? Y a-t-il maintenant des actions contre les migrantEs ? Quelles sont les réactions ?

Après les élections, la situation des migrants en Allemagne va encore se dégrader. La campagne électorale de l’AfD s’est basée sur le bourrage de crâne et la stigmatisation. Les musulmans et les réfugiés étaient particulièrement visés. Pour le moment il n’y a pas d’études sur la perception par les migrants du résultat de l’AfD, mais comme la grande majorité d’entre eux rejette clairement le racisme de l’AfD, le résultat n’aurait rien d’étonnant. La grande majorité de ceux qui n’ont pas voté pour l’AfD rejette fortement ce parti et son discours de haine, ce qui est une bonne base pour les manifestations contre l’extrême droite. 

Toutes les organisations de migrants concernées en Allemagne se sont clairement positionnées contre l’AfD et son discours de haine avant l’élection, mais jusqu’à présent cela n’a conduit que de manière limitée à des manifestations. 

L’entrée de l’AfD au Parlement fédéral devrait conduire à une nouvelle droitisation en Allemagne, qui s’est déjà manifestée en particulier dans la CDU-CSU. C’est devenu clair avec sa décision d’introduire un plafond au nombre de réfugiés et de mettre ainsi un terme au droit d’asile. Le SPD et le FDP se sont également droitisés au cours de la campagne électorale et cela a continué après les élections. Ils ont participé à la campagne de stigmatisation contre les réfugiés. 

Pour le moment, le résultat des élections n’a pas entraîné une augmentation des manifestations et des agressions d’extrême droite, mais le nombre d’agressions est de toute façon déjà à un niveau qu’on n’avait jamais vu depuis la réunification. 

Y a-t-il des manifestations de migrantEs ? Que fait Die Linke ?

Pour le moment il n’y a pas de véritable mobilisation des migrants contre l’AfD et le tournant à droite. Les réfugiés ont manifesté à plusieurs reprises dans le passé, mais il n’y a pas eu de manifestation après les élections.

Die Linke a appelé à des manifestations dans certaines villes le jour des élections, et un jalon a été ainsi posé. Des groupes antifascistes et les organisations de jeunesse du SPD et des Verts ont également participé à ces manifestations, ainsi que des migrants. Des manifestations plus importantes sont prévues dans les semaines à venir : contre l’AfD lors de la première séance du Bundestag le 24 octobre, et lors du congrès de l’AfD à Hanovre, les 2 et 3 décembre. Le congrès fédéral de l’AfD devrait être particulièrement important, parce que l’AfD va se positionner encore plus à l’extrême droite et une direction encore plus droitière sera élue. La mobilisation peut s’appuyer sur les manifestations de masse contre l’AfD à Cologne et Munster ces derniers mois, et faire en sorte que la résistance à l’AfD et sa politique soit au cœur du débat politique. C’est dans les régions où les manifestations ont été les plus fortes que l’AfD a été le plus affaiblie. 

En même temps, Die Linke doit dire clairement que l’AfD n’est pas un simple parti conservateur de droite, mais qu’elle devient aussi de plus en plus un point de rassemblement pour les néofascistes, les racistes et autres tendances d’extrême droite. Par conséquent, la réponse de Die Linke doit être que l’AfD sera combattue partout où elle se montre. Die Linke doit également affûter son profil anti­raciste, en particulier en ce qui concerne l’attitude à l’égard du racisme antimusulman, qui est constamment utilisé par l’AfD. La collaboration avec des organisations musulmanes et les organisations des réfugiés sera décisive dans la lutte contre l’AfD. Il faudra montrer clairement que non seulement nous rejetons complètement le racisme, mais aussi que les concernés constituent un élément des manifestations.

Au cours de la prochaine législature, Die Linke doit être à la fois un élément moteur des protestations contre la droite et l’extrême droite, et une voix cohérente contre le néolibéralisme et la politique de l’establishment. 

Quel est l’effet des élections sur les politiques envers l’immigration ?

Les résultats des élections devraient conduire à ce que le nouveau gouvernement, qui sera probablement constitué par le FDP néo-libéral, la CDU-CSU et les Verts, désigne de nouveaux pays « sûrs » pour faciliter les expulsions et décrète éventuellement un plafond pour le nombre de réfugiés. Il devrait y avoir de nouveaux accords avec les régimes corrompus du Moyen-Orient et du Maghreb, pour empêcher les réfugiés d’atteindre l’Europe. L’UE et l’Allemagne prétendent que les droits humains sont des principes fondamentaux de leur politique, mais une fois encore elles ne joueront aucun rôle. Les pourparlers afin de constituer une coalition n’ont pas encore commencé, mais on peut supposer qu’il y aura également une détérioration pour les droits des migrants qui vivent ici depuis longtemps. Pendant la campagne, le FDP et la CDU-CSU ont joué sur les préjugés à l’encontre des migrants, en particulier ceux qui viennent du Moyen-Orient et de Turquie. 

Pour contrer ces développements il faut une résistance de gauche, à la fois contre l’AfD et aussi contre les lois discriminatoires et ­réactionnaires du gouvernement.

Que peut faire la gauche européenne contre le tournant à droite ?

Les partis de gauche en Europe pourraient par exemple commencer par organiser des manifestations le même jour partout pour le droit d’asile et contre le tournant à droite. Ce serait un signal fort montrant que la gauche rejette partout les politiques racistes et discriminatoires et qu’elle les combat résolument. Le soutien aux mouvements de réfugiés ainsi que le refus de toutes les expulsions seraient importants, en particulier pour les régions et les pays où la gauche est au pouvoir.

Un autre problème dans le développement de la solidarité avec les migrants et les réfugiés, c’est l’attitude ambiguë envers le racisme antimusulman. La gauche doit dire clairement dans toute l’Europe qu’elle est opposée au racisme antimusulman et qu’elle défend ceux qui en sont victimes, ainsi que le droit à la liberté de religion. Une attitude ambiguë envers toute forme de racisme affaiblit la lutte contre le racisme et le tournant à droite en général. 

Propos recueillis par Alain Pojolat 

Traduit par Sylvestre Jaffard

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