Algérie : pénurie dans les hôpitaux

S.M.

S.M. est militante du Parti socialiste des travailleurs.

S.M, soignante dans un hôpital, raconte la pénurie de moyens pour faire face à l’épidémie en Algérie.

Depuis le début de la pandémie, les structures sanitaires essayent de se mobiliser pour pouvoir être le mieux préparées à combattre la pandémie, mais malheureusement le manque flagrant de moyens n’aide pas.

À l’annonce du président de la République – qui a décidé de geler toutes les activités n’étant pas indispensables, et donc les transports publics – des notes ont été envoyées à toutes les Directions de la santé et de la population, et donc à toutes les structures hospitalières, pour assurer le transport des soignants. Mais ceci n’est pas une chose facile à réaliser, et la répartition des postes de travail et la pénurie de moyens font que toutes les mesures qui ont été prises pour emmener les soignantEs vers leurs lieux de travail ont été insuffisantes ; les bus sont bondés et donc il est impossible de respecter les distances de sécurité. D’autres soignantEs (comme moi) sont soit confinéEs dans leur hôpital et dorment dans des chambres de garde pendant toute la semaine, soit conduitEs dans des hôtels.

 

La pénurie de moyens de protection

Dès l’annonce du premier cas positif au Covid-19 en Algérie, on a vu s’installer la panique : rupture de tous les stocks de bavettes, de gel, de savons antiseptiques, de surblouses, etc. On ne peut même pas rêver avoir un masque de protection. Personnellement, je n’ai jamais vu un masque FFP2.

Au début de la pandémie, concernant la structure hospitalière où je travaille, on nous distribuait deux bavettes chirurgicales par soignant. Il y a une semaine, cela a été réduit à une bavette par jour. À l’heure actuelle, nous ne disposons plus de rien. Une association de couturières a offert à l’hôpital quelques dizaines de bavettes en vlieseline (molleton souple), totalement inefficaces. L’ironie est qu’on nous propose de nous les désinfecter, ce qui implique de s’échanger des bavettes entre nous…

Les malades testés positifs au Covid-19 sont directement traités à la chloroquine, peu importe leur âge ou leur état de santé, ceux qui souffrent de détresse respiratoire sont intubés et admis en service de réanimation. Il n’y a aucune mesure de dépistage massif puisque, rappelons-le, le nombre de tests faits par jour reste extrêmement limité donc il est impossible de se fier aux chiffres donnés par les médias.

 

La logique capitaliste prévaut partout

Les gens ne sont pas totalement confinés puisque l’interdiction de sortie est prévue à partir de 15 heures, choix complètement illogique, qui est une décision politique réfléchie afin de ne pas stopper l’activité de tous les secteurs de l’économie. Jusqu’à présent, il n’y a que le secteur de l’éducation qui a réellement arrêté de fonctionner, le secteur privé continue à fonctionner et les employéEs souffrent de la pénurie de moyens de protection.

L’organisation des services se fait de manière à laisser le plus de place possible pour accueillir les patients atteints de Covid-19, mais le manque de moyens n’aide pas : lits, respirateurs, matériel de protection pour les soignants.

Le soin administré reste très fictif et se résume au service minimum. La hiérarchisation de l’administration des bavettes (et dans certaines structures, des masques) fait que par exemple, les infirmierEs – qui sont le plus souvent exposés au risque – ne bénéficient pas des mêmes moyens que les médecinEs. Et ainsi de suite, à chaque fois qu’on descend dans l’échelle sociale, la vie d’une personne vaut moins que celle d’en haut. La stigmatisation des agentEs de service et des agentEs sanitaires fait que, dès le début de la pandémie, ils ont toujours eu la moitié de nos moyens : bavettes, gel et savon, alors que ce sont des acteurEs déterminants dans la lutte contre le Covid.

 

Des sanctions et des prises de risques

L'État a bien compris qu'il ne peut pas sanctionner les travailleurEs à moins qu'ils aient tous les moyens de se déplacer vers leurs lieux de travail. On a aménagé des bus pour qu'ils partent récupérer les soignantEs un peu partout, on a dessiné des schémas pour économiser ces mêmes moyens de transport et donc, à ce jour, il n'existe pas de bus propre aux soignants d'une seule structure mais plutôt des bus adaptés à des directions précises, et c'est pour cela que les bus sont très souvent noirs de monde alors qu'il aurait fallu que chaque banquette de 2 places soit prise par une seule personne, considérant le risque de contamination.

Les chauffeurs de bus, réquisitionnés par la wilaya, ne sont absolument pas préparés, ni psychologiquement ni en termes d'information sur le virus et encore moins en termes de moyens. Ils n'ont pas de bavettes, ne sont pas informés sur la désinfection, la prévention, la vitesse de propagation du virus et j'en passe.

Les sanctions se font de manière à faire peur aux soignants. On n'a pas encore vu des retenues sur salaire mais on observe déjà des primes de rendement réduites et parfois coupées en deux, chose totalement inhumaine en ces temps de crise puisque nous faisons tous l'impossible pour maintenir le cap malgré les structures médiocres et les moyens inexistants. La hiérarchisation n'existe pas seulement dans la répartition des tâches mais aussi dans la distribution des sanctions. Le directeur des ressources humaines est moins exposé au risque qu'un agent de sécurité qui assure la rentrée et la sortie des véhicules qui transportent les malades, et pourtant le premier a plus de moyens que le second, et le second a plus de risque que le premier de se faire sanctionner s'il refuse ses conditions de travail et de vie inhumaines.

Le président de la République a promis qu'il n'y aurait pas de répercussions sur le salaire des soignantEs car les moyens manquent, surtout celui d'accéder à leurs postes, mais connaissant d'avance le réflexe de domination chez nos supérieurs hiérarchiques (administratifs et médicaux), je crois sincèrement qu'ils attendent la fin de la crise pour exercer leur oppression financière. Les notes de service qui sortent actuellement chaque semaine sont aussi stupides que les notes du couvre-feu : interdiction de sortir à midi, mais les travailleurEs rentrent chaque matin dans leurs structures… et donc ne sont pas confinés… Ces notes ne servent qu'à renforcer les rapports de domination et de subordination sociale.

Toutes ces violences que vivent les travailleurEs ont été encore plus ressenties en ces temps de crise, et ça a servi à donner à cette même crise un contenu social. Pour la première fois, les gens qui sont en bas de l'échelle sociale ressentent cette violence et cette oppression et comprennent avec cet exemple concrètement vécu que c'est le mode de reproduction capitaliste qui a servi à nourrir la violence exercée à leur égard.

On a vu des soignantEs qui n'ont pas respecté les notes de service recevoir des mises à pied, des sanctions complètement injustes infligées par des dirigeants qui ne veulent pas analyser le contexte social dans lequel sont les soignantEs.

Une maman célibataire ne peut pas sortir à midi pour donner à manger à ses gosses. Des médecins qui reviennent d'un voyage en France ou bien de Blida (premier lieu de propagation du Covid en Algérie) n'ont pas été payés pour les 15 jours de confinement qu'ils ont jugé nécessaires pour ne pas risquer de contaminer les collègues (plusieurs sont dans ce cas) et ces mêmes sanctions ne sont pas qu'économiques et donc ne concernent pas seulement leur salaire mais plutôt des points qu'on portera à vie dans nos dossiers.

Enfin, le sort des soignantes qui sont mères et/ou enceintes reste à ce jour inconnu ; certaines se permettent de ne pas venir espérant que le syndicat les sauvera. On verra après cette crise. Concernant la prime de risque promise par Tebboune pour TOUS les soignantEs qui sortent travailler et se mettent en danger, des rumeurs circulent déjà selon lesquelles seuls les soignants qui sont au chevet des patients atteints de Covid-19 vont en bénéficier. On oublie les sage-femmes, les infirmierEs qui travaillent en chirurgie, en psychiatrie, les soignantEs qui bossent dans des services qui ne sont pas concernés par le Covid mais qui restent indispensables pour assurer le soin, aussi différent soit-ils. Nous courons tous des risques en sortant de chez nous, et en rentrant la boule en ventre de peur de contaminer nos proches. Je pense que la lutte continuera dans le sens où les travailleurEs devront se lever pour recouvrer leur dignité, leurs droits, et appuyer leurs revendications pour un hôpital public, gratuit, et de qualité pour tous. Et pour des conditions de travail et de vie digne.

 

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